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Quand le présent est gris, le futur est une couleur

TEMPS & CULTURE

juillet 2018


Quand le présent est gris, le futur est une couleur

A Genève, une exceptionnelle exposition dévoile 150 figurines katchina réalisées par les détenues de la prison de Champ-Dollon. Une façon pour elles de reconquérir leur propre temps. Et une splendeur visuelle.

«D

ehors je passais le temps, ici, en prison, c’est le temps qui me passe». Propos d’une détenue1. La détention n’est plus un temps qui s’écoule comme un flot continu mais est fait de blocs rythmiques qui reviennent incessamment, contraints, répétitifs. Le temps est suspendu, il ne s’entrevoit qu’en termes futurs. Il ne devient plus qu’un décompte jusqu’à la sortie, où il redeviendra peut-être, un flot qui coule et que l’on passe – avec bonheur ou malheur, mais que l’on passe, qui ne nous passe pas à travers.

De leur côté, les amérindiens Hopis ne se représentent pas plus le temps comme un écoulement horizontal, comme une rivière. Et dès lors que le temps ne s’écoule plus uniformément et éternellement dans la même direction – passé, présent, futur –, le temps n’est plus «un continuum divisible en unités mesurables», qui s’exprime et se décompte pour nous quotidiennement en heures, minutes et secondes. Mais qu’est-il alors?

Quand le présent est gris, le futur est une couleur

Dans la langue même des Hopis, le temps ne se conjugue que dans un sens. Il y a d’un côté ce qui est déjà fini – le passé et sans cesse le présent – et de l’autre le futur, qui lui seul se conjugue. Un peu comme en prison. Et de même, chez les Hopis comme en prison, le décompte n’est pas le jour mais la nuit. On compte par nuits. Et à chaque lever du jour, l’homme se reconstruit. Dans les phases de cette reconstruction, il y a d’abord des lueurs sombres – Qôyangnuptu –, c’est le moment où la figure de l’homme commence à se tracer, puis des éclats jaunes – Sikangnuga – qui renvoient au souffle qui commence à l’animer, et le rouge monte, se dore, éclaire et fait naître les unes après les autres toutes les couleurs. Chaque jour, l’homme se dresse debout, renaît ainsi, étape après étape, il reprend forme couleur après couleur. Les heures sont des couleurs2. Celles de la renaissance.

Le temps serait-il de la couleur? L’univers carcéral est gris, beige, lourd, dur, froid, métallique, fonctionnel. Le temps y a une même et uniforme couleur. Sauf en un certain endroit, dans un atelier de la prison genevoise de Champ-Dollon. Un endroit où, tout à coup, la couleur explose. Et le temps de l’incarcération se transforme. Le présent se remet à exister. Il se tient debout, on peut le modeler, le peindre, l’orner, le faire vibrer de couleurs.

Les Hopis n’y sont pas pour rien.

Katchinas à l’ombre des barreaux

Toutes ces couleurs de la vie et de l’espoir nous éclatent au visage quand on pénètre dans la grande salle d’exposition de la Galerie Anton Meier, au Palais de l’Athénée de Genève, et qu’on y découvre les 150 katchinas façonnées, peintes et décorées par les détenues de la prison genevoise de Champ-Dollon. Autant de figurines directement inspirées par les poupées katchina des Indiens Hopi d’Arizona. Modelées dans la terre, séchées, cuites, peintes de couleurs vives, ornementées de plumes, de cuir, de tissus, de cheveux… Autant d’oeuvres à la fois personnelles et collectives, d’une force rare, d’une intensité vibrante, d’une forte singularité, chargées de vécu transfiguré, de temps transformé en espoir, en couleur, en pure joie artistique.

Depuis 2001 et jusqu’à peu, la céramiste plasticienne et animatrice Anouk Gressot tenait un atelier de céramique réservé aux femmes détenues dans cette prison préventive. Après avoir successivement travaillé sur l’Egypte ancienne, l’art précolombien, l’art aborigène d’Australie, les arts de l’Islam, en 2015 c’est au tour des poupées katchina. «La variété des formes, des couleurs et des particularités de ces poupées katchina fait singulièrement écho à la diversité des destins rencontrés en prison. Elles en sont, en quelque sorte, les allégories. Chaque détenue, avec sa culture, son parcours de vie, ses souffrances, ses colères, ses ratés, ses désirs et ses espérances, se trouve ainsi symbolisée. Et l’ensemble donne lieu à une mosaïque d’informations et de questionnements sur notre monde et notre humanité.

La force et la beauté de cette collection constituent aussi un acte de résistance et d’espoir. Un écho à la volonté farouche de ces femmes , temporairement exclues de la société et dépourvues de tout savoir artistique, de s’extraire de leur condition d’auteures de délits, avec le désir ardent de découvrir leurs potentialités et de démontrer leurs capacités », explique Anouk Gressot. A l’origine, les katchinas sont des figurines sculptées dans du bois de racines de peuplier. Elles représentent les personnages des panthéons Hopi et Zuni et sont destinées aux enfants. Ces effigies sont des objets de transmission qui permettent aux jeunes Hopis de se familiariser avec leur propre cosmogonie, leur mythologie, les fondements de leur culture.

Ici, ces poupées katchina apparaissent en terre, elles sont une transposition de leurs modèles d’origine, elles s’en inspirent mais osent aussi s’en détacher pour aller explorer en liberté d’autres formes, exprimer d’autres cosmogonies intimes, évoquer d’autres vécus.

«La plupart des détenues sont aussi des mères. La honte, la culpabilité, l’angoisse et leur absence auprès de leurs enfants les habitent, les préoccupent, les rongent. Le soin avec lequel elles ont façonné, peint, habillé et ornementé les katchinas, la délicatesse avec laquelle elles les emballaient en fin de journée et l’empressement avec lequel elles les retrouvaient le matin font réaliser à quel point ces actions sont en résonance avec le réel. Comme un rituel de substitution», insiste Anouk Gressot.

Oeuvres à la fois personnelles et collectives – car les détenues collaboraient toutes entre elles – ces katchinas sont si frappantes et si belles parce qu’elles sont aussi le fruit d’une véritable aventure humaine. Anouk Gressot décrit le «processus d’appropriation » qui peu à peu permet à chaque détenue au travail de trouver son «point de contact» avec l’objet façonné, «puis avec ellemême, les autres codétenues, et le monde.» Quand le monde reprend forme et couleur, le temps reprend vie.

Le temps morne, le temps mort de la prison redevient un fleuve coloré en mouvement.

Quand le présent est gris, le futur est une couleur

La prison est faite pour en sortir
«S’évader, c’est sortir, mais c’est aussi pour certains s’évader de cet univers limité pour entrer en soi. La prison, il faut toujours le dire, est faite pour en sortir. Le prisonnier s’en sortira par la culture au sens large, c’est-à-dire en s’élevant, en faisant pousser quelque chose en lui.»
Pierre Truche, ancien magistrat, Premier Président Honoraire de la Cour de Cassation française.
Ces propos forts résonnent particulièrement en ces temps où, semble-t-il, la réhabilitation et la réinsertion sont plutôt en recul. Et dans ce contexte actuel, cette exposition prend aussi l’allure d’un vibrant et puissant manifeste.

Quand le présent est gris, le futur est une couleur

Ni art brut ni art contemporain mais expression artistique vitale, pur élan d’espoir, reconquête de soi, maîtrise retrouvée de son propre temps, l’exposition Des Katchinas à l’ombre des barreaux en remontre à bien des artistes officialisés car chacune de ces petites effigies procède – on le sent physiquement – d’une véritable nécessité intérieure qui n’a que faire avec le marché de l’art et ses miroirs aux alouettes. Il retrouve ici sa fonction première d’exploration du monde, de connaissance de soi et de dignité humaine.

Des Katchinas à l’ombre des barreaux

150 sculptures inspirées par les poupées katchina des Indiens Hopi d’Arizona et réalisées par les détenues de la prison de Champ-Dollon à Genève.

Jusqu’au 4 août 2018.

Galerie Anton Meier
Palais de l’Athénée,
2 rue de l’Athénée, 1205 Genève
022 311 14 50

1 Cité par Manuela Ivone Cuba, Le temps suspendu, Rythmes et durées dans une prison portugaise, Terrain, n° 29, «Vivre le temps».

2 Villela-Petit Maria, Le temps dans la langue et la culture Hopi. In: L’Homme et la société, N. 104, 1992. Anthropologie de l’espace habité. pp. 121-136.