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Hommage à Helmut Sinn

DISPARITION

août 2018


Hommage à Helmut Sinn

L’horloger allemand, grand spécialiste de la montre de pilote, avait 101 ans. Et il rêvait encore de relancer une marque! Portrait.

«A

la foire de Bâle, Helmut Sinn était toujours mon premier visiteur. C’était devenu une vraie tradition!» Carlos Rosillo, le co-fondateur de Bell & Ross, évoque encore avec émotion les rencontres avec un mentor de ses débuts dans l’horlogerie. «Lorsque nous avons démarré notre aventure, Helmut Sinn nous a mis le pied à l’étrier et nous a ouvert ses nombreuses compétences... et ses ateliers, puisque les premières Bell & Ross ont été produites chez Sinn, au début des années 1990. Il nous a un peu pris pour ses fils spirituels.»

Helmut Sinn
Helmut Sinn

Carlos Rosillo se remémore un homme resté «très jeune d’esprit, un peu comme un gamin... En nous soutenant, c’était aussi une manière de prolonger sa propre aventure. A 101 ans, il voulait encore lancer une marque, il me parlait de ses projets horlogers!»

«A 101 ans, il voulait encore lancer une marque, il me parlait de ses projets horlogers!»

Traversée du siècle

Né en septembre 1916 à Metz (aujourd’hui en France mais alors en Allemagne), l’horloger Helmut Sinn, spécialiste de la montre de pilote, s’est éteint en février dernier à Francfort, après une vie d’aventures. Plus encore que l’horlogerie, c’est l’aviation qui a constitué son fil conducteur. Formé au pilotage peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale, celui que l’on surnommait der schnelle Helmut («Helmut la flèche») traverse l’Europe en conflit depuis les airs. S’écrasant en Russie, il y laisse ses deux auriculaires...

Après la guerre, ce fou de vitesse s’intéresse au pilotage sur route et court les rallyes. En 1953, il est lauréat de sa catégorie, au volant d’une Coccinelle équipée d’un moteur de Porsche, du Raid Méditerranée-Le Cap qui traverse tout le continent africain. C’est assez naturellement vers les instruments de précision qu’il s’oriente ensuite. Après avoir commencé par vendre des coucous aux soldats américains stationnés en Allemagne, il fonde en 1961 à Francfort sa propre marque, Sinn Spezialuhren, qui conçoit des montres pour pilotes.

Un portrait surréaliste de Helmut Sinn à l’âge de 93 ans...

Le nouvel âge du chrono

Il se fait rapidement connaître pour la qualité de ses chronographes germaniques produits en Suisse, au design fonctionnel, ultra-lisibles et très résistants, qu’il vend d’abord en direct (on appellerait cela aujourd’hui «B to C», ce qui était assez révolutionnaire à l’époque pour le secteur), à d’autres passionnés de vitesse (on les appellerait aujourd’hui sa «communauté» mais Instagram n’existait pas encore) et à un prix défiant toute concurrence au vu du niveau de qualité des modèles. Sinn est toujours considéré aujourd’hui comme une référence pour les montres-instruments.

Les montres de Helmut Sinn ont équipé l’armée (il a notamment fourni le boîtier de la Heuer 1550 Bundeswehr), sont allées dans l’espace (la Sinn 140 utilisée par un astronaute allemand) ou encore ont été forgées dans l’acier de sous-marins (la Sinn U1). Le magazine Gear Patrol a fait une rétrospective fort intéressante sur cinq montres-instruments conçues par l’horloger allemand (lien en cliquant ici).

Helmut Sinn se fait rapidement connaître pour la qualité de ses chronographes, au design fonctionnel, ultra-lisibles et très résistants, qu’il vend en direct.

Un horloger à l’épreuve du temps

Il n’arrêtera jamais vraiment de travailler. En 1994, il revend Sinn: loin de prendre sa retraite alors qu’il approche les 80 ans, il fonde Jubilar-Uhren, puis devient propriétaire de la marque suisse Guinand, qu’il relance autour d’une production de montres militaires à prix accessibles, comme à ses débuts avec Sinn, et également en direct, cette fois grâce à... internet. Les deux marques se voient fusionnées.

En 2012, comme pour mieux en assurer la transmission, l’entrepreneur vend une partie de son impressionnante collection de montres de pilotes (dont des Gallet, Hamilton, Heuer, Aquastar... et bien sûr des Sinn à mouvement Lemania!) – des modèles particulièrement recherchés aujourd’hui par les aficionados de vintage.

S’il annonce sa retraite «officielle» en 2015 en revendant Guinand, Helmut Sinn continuait encore à fourmiller d’idées et de projets, comme en témoigne Carlos Rosillo. Bien mieux qu’un régime crétois, une passion sincère et constante, qui fait oublier le temps qui passe (le comble pour un horloger), est sans doute le meilleur facteur de longévité!

Pour aller plus loin, voir un entretien vidéo avec Helmut Sinn en cliquant ici (en allemand).

Photos ©Jonas Ratermann / MAINfeeling Photos ©Uli Planz / ulip photography