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Artisanat et culture vs marketing et financiarisation

CULTURE

mars 2020


Artisanat et culture vs marketing et financiarisation

Les marques horlogères aiment la culture et adorent l’artisanat. C’est du moins ce qu’elles prétendent et mettent en avant dans leur marketing. Mais respectent-elles vraiment la culture de l’artisanat? On peut parfois en douter.

L

ors d’une récente discussion avec un maître-artisan reconnu et encensé par toute la profession (un ou une, je tairai ici son nom pour ne pas compromettre ses engagements professionnels), j’ai senti que la personne était vent debout, voire proprement révoltée, par l’évolution actuelle des rapports entre marques commanditaires et artisans à l’ouvrage.

«Imaginez-vous, me disait cette personne respectée par tous, que je dois désormais me soumettre à des contrôles incessants de l’évolution de mon travail. A chaque étape, je dois envoyer des photos de ce que je fais qui me reviennent agrandies de quelques centaines de pourcentage, avec des remarques comminatoires sur une petite poussière ici, une prétendue imperfection micrométrique là! Comment voulez-vous travailler sereinement – et la sérénité est une des composantes essentielles de mon activité –dans de telles conditions? C’est comme si quelqu’un était en permanence penché au-dessus de votre épaule en train de vérifier le moindre de vos mouvements. Mettre les gens ainsi sous pression est la meilleure façon de pourrir leur travail.»

YOUNG-DEOK SEO, THE THINKER 300
Constituée de 300 mètres de chaînes de vélo, une sculpture de 60 kg et de 122 cm de haut. Chaque maillon est positionné de façon à dessiner les muscles et former la peau de ce corps humain. Inspiré de la fameuse sculpture de Rodin, The Thinker 300, avec son menton reposant dans sa main et le corps affaissé sur les genoux, est plongé sans doute dans une réflexion sur les problèmes de ce monde. L’artiste affirme vouloir ainsi «suggérer l’oppression de l’esprit humain par la société industrielle et matérialiste d’aujourd’hui». Présenté par la M.A.D. Gallery.

Cette obsession du contrôle absolu, tous les «sous-traitants», artisans ou industriels, la vivent et la subissent. L’année dernière, un important sous-traitant horloger, dont nous tairons aussi le nom, nous expliquait déjà, accablé, comment graduellement ses clients avaient changé.

«Peu à peu, les véritables connaisseurs et passionnés des métiers de l’horlogerie avec lesquels je pouvais discuter ouvertement ont été remplacés par des gestionnaires dépourvus de toute culture horlogère, issus d’autres industries ou de grandes écoles de commerce spécialisées dans le luxe – souvent françaises –, préoccupés uniquement par les chiffres et obsédés par le contrôle.»

A tel point (et franchement, on n’en croyait pas nos oreilles) que désormais les grands commanditaires exigent d’avoir un accès permanent et exhaustif à l’avancée graduelle de la production de leurs pièces par les sous-traitants. Ce qui signifie tout bonnement avoir accès directement aux serveurs informatiques de l’entreprise choisie afin de pouvoir contrôler en temps réel le bon déroulement et la conformité de toutes les étapes de la production de leur commande.

Et comme si tout ça ne suffisait pas, ces obsédés du contrôle ont pris l’habitude d’envoyer régulièrement des inspecteurs dûment mandatés pour procéder à des audits de la production en cours et de l’intégralité de la société, allant (sic) «jusqu’à ouvrir les frigos pour vérifier ce qu’il s’y trouve».

Ce dialogue de sourds entre artisans travaillant la matière et gestionnaires le nez dans leurs tableaux Excel est tout simplement déplorable pour la véritable culture horlogère. On voudrait faire un travail de sape qu’on ne procéderait pas autrement. Le principal responsable de ce malheureux état de fait est tout bonnement la financiarisation de l’horlogerie. Les responsables des grandes entreprises sont désormais majoritairement hors-sol (pas tous, rassurons-nous), détachés de la véritable culture horlogère et souvent, même, ignorants de ce qui l’a constituée et forgée au cours des siècles précédents. Tout en s’en gargarisant dans leur communication.

Ce dialogue de sourds entre artisans et gestionnaires est tout simplement déplorable pour la véritable culture horlogère.

J’y pensais il y a quelques semaines en me promenant dans les pâturages des Franches-Montagnes, à la recherche des anciennes fermes des paysans-horlogers qui ponctuent toujours le paysage (lire à ce sujet notre article Sur les terres des paysans horlogers, en page 10 et 11 ). Des centaines et des centaines de ces paysans-horlogers y ont travaillé – en toute quiétude hivernale – à produire des mouvements et des boîtes de montres exportées ensuite dans le monde entier par les grandes maisons genevoises ou neuchâteloises. Un seul chiffre: en 1906, ce sont 636’023 boîtes de montres qui y ont été contrôlées par le Bureau de Contrôle des métaux précieux installé là, au Noirmont, au cœur des reculées Franches-Montagnes.

Au cours de ce petit périple historique et convivial (car la convivialité jurassienne n’est pas un vain mot), je pensais croiser au moins un ou deux de ces jeunes cadres horlogers fraîchement sortis des business schools mondialisées, venus à la recherche des racines horlogères, pour y comprendre peut-être deux ou trois choses qu’on ne leur a pas enseignées. Rien. Personne à l’horizon.

«Quand j’entends le mot culture, je sors mon carnet de chèque» disait Jean-Luc Godard, en paraphrasant Goering qui, lui, sortait son pistolet. Mais la véritable culture ne s’achète pas. Elle se conquiert avec le temps. Le temps? Une dimension qui n’a plus guère sa place dans le cœur des managers horlogers du 21ème siècle.

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