Portraits


«Leica est plus qu’une marque: c’est une façon de voir le monde»

novembre 2025


«Leica est plus qu'une marque: c'est une façon de voir le monde»

La «Rolls-Royce des appareils photo» développe depuis quelques années un pôle horloger discret mais ambitieux. À la tête de cette entité stratégique, Henrik Ekdahl, un passionné de longue date de la marque, revient sur un parcours atypique, un amour ancien pour Leica et la vision d’un horloger d’un nouveau genre: un fabricant d’«outils premium» plutôt qu’une marque de luxe.

V

enu de Stockholm, nourri de près de deux décennies d’expérience dans l’univers du luxe – de Cartier à Rolls-Royce, BMW et IWC Schaffhausen en Scandinavie et en Europe centrale – Henrik Ekdahl a retrouvé Leica comme on retrouve un premier amour. Car sa toute première expérience professionnelle juste après ses études s’est déroulée… chez Leica, dans les années 1990. Un signe du destin.

Henrik Ekdahl, en charge de l'activité horlogère de Leica
Henrik Ekdahl, en charge de l’activité horlogère de Leica

Aujourd’hui directeur de Ernst Leitz Werkstätten GmbH, la structure qui supervise les montres Leica, il pilote un projet à long terme mêlant héritage, précision et esthétique photographique. C’est à Wetzlar que tout a commencé pour Leica — et, d’une certaine manière, pour lui aussi. Notre entretien.

Europa Star: Votre première expérience était déjà chez Leica… et des décennies plus tard vous y êtes retourné. On ne s’échappe jamais vraiment d’une marque avec une telle aura?

Henrik Ekdahl: Peut-être! (rire) Ma toute première expérience professionnelle après l’université, dans les années 1990, était en effet déjà chez Leica. J’y ai découvert la marque, les acteurs clés, son exigence. Ensuite ma carrière m’a emmené ailleurs: Cartier, Baume & Mercier, Rolls-Royce, BMW et finalement IWC Schaffhausen. Au cours des dix-sept dernières années, j’ai vécu à Munich, supervisant les marchés pour IWC Schaffhausen dans près de trente pays. Revenir chez Leica deux décennies plus tard a été très émouvant. De toutes les marques extraordinaires pour lesquelles j’ai travaillé, Leica est celle que je qualifierais de «love brand» personnelle.

Leica ZM 1 et ZM 2
Leica ZM 1 et ZM 2

Comment avez-vous fait votre retour dans la maison?

Je suis resté en contact avec Leica durant toute ma carrière. Chez IWC, par exemple, nous achetions des jumelles Leica ou des compacts numériques pour nos VIP. Et puis un jour, il y a deux ans, j’ai reçu un appel. «Quelque chose de nouveau se prépare», m’a-t-on dit. J’avais déjà rencontré le Dr Andreas Kaufmann, le propriétaire de Leica, à de grands prix marketing. Etant alors moi-même en horlogerie, j’avais déjà eu en main les premières montres qu’ils avaient produites, la ZM 1 et la ZM 2, sans en connaître encore tous les détails. Mais je savais, en connaissant l’histoire de la marque, qu’un projet horloger Leica ne pouvait être qu’un engagement sur le très long terme. L’équipe avait démarré le projet en 2015, les ZM 1 et ZM 2 ont été lancées en 2022 et finalement j’ai rejoint l’horlogerie Leica en mars 2024.

Leica ZM1 édition limitée en or rose
Leica ZM1 édition limitée en or rose

Justement, d’où vient cette idée de montres Leica?

Peu de gens le savent: Ernst Leitz, le fondateur, a commencé sa carrière… par un apprentissage à Neuchâtel, chez un horloger appelé Hipp. Ce n’est qu’après qu’il est revenu à Wetzlar. L’horlogerie est donc présente dès l’origine. Le succès des caméras a été tel que l’entreprise n’a pas cherché à se diversifier. Puis l’ère digitale est arrivée, Leica a vécu sa «crise du quartz», elle s’est réinventée, et en 2004 le Dr Kaufmann a joué un rôle déterminant en sauvant l’entreprise et en la relançant. Grand amateur de montres, il avait depuis longtemps l’idée d’une «Leica pour le poignet». Il y a eu une première montre en série limitée pour l’inauguration du campus de Wetzlar. Puis, en 2015, la décision a été prise: Leica allait véritablement entrer en horlogerie.

Le mouvement de la Leica ZM 2
Le mouvement de la Leica ZM 2

Quelle a été votre feuille de route en reprenant ce projet?

Leica n’est pas, selon moi, une marque de luxe. C’est un «premium tool brand». Nos appareils photo sont des outils extrêmement exigeants. Nos montres doivent refléter cela. Nous avons dû réfléchir à long terme. Développer un mouvement manufacture coûte des millions. Pour les ZM 1 et ZM 2, nous avons choisi Lehmann, qui fabrique aussi certaines machines pour la production de nos appareil-photos. La collaboration était naturelle. Le remontage manuel était important: vous devez «nourrir» votre montre, la comprendre, presque comme un Tamagotchi mécanique. Puis nous avons ajouté une deuxième ligne, plus contemporaine, avec les ZM 11 et ZM 12, cette fois avec Chronode. Le design multicouche des cadrans est inspiré de la photographie: selon la lumière, les couleurs et les textures changent.

Leica ZM12
Leica ZM12

Comment les montres Leica sont-elles perçues?

Ce qui nous satisfait le plus est que nous avons touché des clients qui n’ont jamais possédé d’appareil photo Leica. En Asie du Sud-Est, 50% des acheteurs sont avant tout des passionnés de montres. Nous restons humbles: nous sommes des maîtres de l’optique, mais des apprentis en horlogerie. Pourtant le retour est extrêmement positif. Chaque collection garde quelque chose d’authentiquement Leica.

Vous insistez sur la notion de communauté. Pourquoi?

Parce qu’elle est centrale pour la marque. Leica a toujours eu une dimension très émotionnelle. Dans mon équipe, j’ai des horlogers, mais aussi un photographe. Nous organisons des ateliers pour apprendre à photographier des montres. Nous sommes proches de passionnés de montres comme RedBar ou Hodinkee. Nous avons exposé à WatchTime Düsseldorf, WatchTime New York, et bientôt davantage d’événements. Nous restons réalistes: nous ne visons pas de stands géants. Notre force, c’est la communauté.

Leica ZM11
Leica ZM11

Où souhaitez-vous amener Leica Watch dans les prochaines années?

Nous sommes distribués dans environ 55 points de vente, tous des boutiques Leica sauf une. Chez Harrods, nous avons ouvert un nouveau magasin Leica avec un espace dédié aux montres, ce qui constitue une première et importante étape. Mais notre objectif n’est pas de devenir un géant. Nous visons quelques milliers de pièces par an, pas plus. Une croissance organique, maîtrisée, fidèle à l’ADN de Leica.

Qu’est-ce qui vous inspire encore chaque jour chez Leica?

Le campus de Wetzlar est un rêve. Les archives sont fascinantes. Quand vous plongez dans cette histoire, vous comprenez que Leica est plus qu’une marque: c’est une culture, une façon de voir le monde. Avoir la chance d’écrire un nouveau chapitre — horloger — de cette histoire est un privilège. Et nous n’en sommes qu’au début.

Leica ZM1 à bracelet en maille milanaise
Leica ZM1 à bracelet en maille milanaise