#Résilience


Temps gelé ou temps brûlé?

CHRONIQUES DU CORONAVIRUS

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avril 2020


Temps gelé ou temps brûlé?

De cette crise historique du coronavirus, l’horlogerie ne ressortira pas indemne. Son visage futur va dépendre des grandes leçons qui seront tirées de cette dramatique séquence. Car l’horlogerie n’est de tout temps que le miroir de la société. Alors, temps gelé ou temps brûlé? La mécanique a une carte à jouer.

L

e temps a changé de nature. On dirait que son écoulement n’est plus le même qu’auparavant. Les heures et les minutes s’égrènent différemment qu’avant la pandémie du coronavirus. En contraignant des milliards d’habitants de la Terre à tous se confiner chez eux, elle a suspendu leur temps, dans un palace flottant dans l’azur des Grenadines pour certains milliardaires ainsi reclus, ou dans un cabanon de planches où se serrent les trois générations d’une même famille.

Les conditions ne sont pas égales mais pour une fois, opulents et misérables affrontent la même peur d’un même ennemi invisible mais démocratique en ce qu’il ne fait aucune distinction sociale (c’est après l’infection que la distinction revient, non pas du fait du coronavirus mais de celui de l’homme).

Désormais le temps s’étale différemment, ce n’est plus une flèche qui file mais une boucle qui tourne et hypnotise toute la planète.

Tous ces reclus que nous sommes partageons ainsi en commun une perception du temps qui a radicalement changé. Désormais le temps s’étale différemment, ce n’est plus une flèche qui file mais une boucle qui tourne et hypnotise toute la planète.

Comment l’horlogerie, dont la fonction première est de mesurer le temps et de l’afficher - identique pour tous - n’en sortirait-elle pas aussi changée.

On ne parle pas ici des transformations économiques de l’horlogerie, du bouleversement à venir de ses circuits de distribution, du problème de l’écoulement des stocks constitués, du raffermissement des grands acteurs ou des saignées chez les indépendants, des conséquences sur le tissu industriel, des nouvelles compétitions à venir... N’en jetez plus! La liste est longue.

Mais contrairement à ce que certains osent encore croire, ce ne sera pas un retour - aussi progressif ou abrupt soit-il - aux affaires d’avant. La longue période de ralentissement et le coup de frein brutal donné à l’agitation sans relâche, à l’accélération incessante du tempo, à la dictature du temps réel, laissera de profondes traces.

Comment l’horlogerie, dont la fonction première est de mesurer le temps et de l’afficher - identique pour tous - n’en sortirait-elle pas aussi changée.

ON FREINE OU ON ACCÉLÈRE ?

Soit une certaine leçon est retenue de ce KO technique et engage à ralentir, à réfléchir, à tenter enfin de changer ce qui est nécessaire de changer pour cette planète, à opter pour le temps long.

Soit une contre-leçon s’impose, et la fuite en avant recommence de plus belle, s’accélère encore. Le temps s’emballe.

Dans les deux cas, la tendance générale (car on entendra et verra de tout) va dicter ce que deviendra l’horlogerie.

Que le temps ralentisse, et la montre mécanique peut en devenir le talisman. Le monde freine et la sphère de chacun se replie sur plus d’intime. Le tic-tac apaise et dit vrai. Il égrène le temps impartialement. Il est comme le foyer d’une maison.

Que le temps ralentisse, et la montre mécanique peut en devenir le talisman.

Stylistiquement, l’horlogerie reviendrait ainsi à plus de mesure et de classicisme. Elle serait là pour rassurer plutôt que pour montrer ses muscles. Pour se transmettre plutôt que d’être promise à l’obsolescence.

Qu’au contraire, le temps s’accélère à nouveau sans retenue et que le dieu régnant, l’objectif, redevienne le temps réel - pour les transactions, les communications, les échanges, la dématérialisation -, alors la montre se transformera définitivement en plateforme ultra-connectée, permettant tous les échanges instantanés, sa fonction horaire n’étant là que pour piloter le reste. Dans ce cas de figure, la montre mécanique n’occupera plus qu’une niche d’ultra-luxe, tout au sommet de la pyramide, objet-fétiche d’un monde disparu.

Qu’au contraire, le temps s’accélère et la montre se transformera définitivement en plateforme ultra-connectée.

Temps gelé ou temps brûlé?

«CHI VA PIANO, VA SANO»

Soyons optimistes et imaginons que le monde décide d’y aller piano et donc sano. On peut très réalistement en douter, étant donné la nature humaine par essence aveugle mais on peut toutefois l’espérer.

Ce qui nous a tous frappés est la rapidité de l’expansion mondiale de la pandémie. Comme si les aiguilles avaient tout à coup accéléré pour mieux nous ralentir. La vitesse foudroyante de cette contamination est à l’image exacte et précise des flux incessants de gens et de marchandises qui sont comme la circulation sanguine de la mondialisation néo-libérale (et post-communiste).

Ce qui nous a tous frappés est la rapidité de l’expansion mondiale de la pandémie. Comme si les aiguilles avaient tout à coup accéléré pour mieux nous ralentir.

Une circulation parfaitement illustrée et démontrée dans cette infographie animée du New York Times qui retrace le parcours spatio-temporel mondial du virus en suivant les téléphones mobiles (les horloges du XXIème siècle) à partir du foyer initial, le marché aux fruits de mer de Wuhan.

Cliquer ici pour lire: How the Virus Got Out by Jin Wu, Weiyi Cai, Derek Watkins and James Glanz, March 22, 2020, The New York Times.

Temps gelé ou temps brûlé?

L’espace-temps semble presque annihilé par la vitesse de ces flux qui, paradoxalement, aboutissent à un arrêt généralisé. Des flèches rapides frappent les cibles que nous sommes devenues. Leur atteinte stoppe le temps. Elle ouvre sur un temps de confinement dans un espace strictement limité et une immobilité forcée. Ce paradoxe doit a minima nous interroger.

Que signifie le tic-tac d’une montre dans ce contexte ? Plutôt que de dire le temps qui avance, ce jeu de rouages mécaniques est devenu un compte-à-rebours.

Que restera-t-il de cette expérience temporelle à nulle autre pareille et partagée par près de trois milliards de gens?

La traversée du coronavirus est une expérience philosophique toujours en cours. Contrairement à la guerre et ses ennemis qui nous ressemblent (mais pensent différemment), le virus n’a pas de plan, pas d’idéologie, pas de conscience. Il se contente d’être apparu. A sa façon, on peut dire de lui qu’il est stoïcien sans le savoir. Il nous tient par la nuque et nous oblige à bien regarder en face notre condition d’êtres très temporels. Les dieux étant définitivement absents, nous dit-il, je vous rappelle que vous êtes tous sous une seule et même loi commune, celle du temps qui vous est compté!

Et pour ne pas oublier cette leçon fondamentale, quel meilleur objet transitionnel qu’une montre mécanique, dont la réserve de marche est comptée!

Audemars Piguet Montre Philosophique Millenary Frosted Gold.

Pour Jasmine Audemars, «la Millenary Philosophique rompt avec la course effrénée du monde contemporain et nous invite à suivre notre propre rythme.» (photo Liam O’Donnell pour Watchonista).

Une montre qui renoue avec la première Montre Philosophique, sortie en 1982 par Audemars Piguet en réponse à une autre menace d’alors, celle du «virus» quartz.

Temps gelé ou temps brûlé?