time-business



Europa Star Europa Star Europa Star

AUREL BACS, GENIE DU MARTEAU

COLLECTIONNEUR DE SUPERLATIFS

English

AUREL BACS, GENIE DU MARTEAU

Aurel Bacs marque aujourd’hui les ventes aux enchères par la facilité apparente qu’il possède d’établir de nouveaux records. Quels mécanismes se cachent derrière ces chiffres d’adjudication toujours plus hauts? Rencontre.

S

ans aucun doute la personnalité la plus emblématique du monde actuel des ventes aux enchères horlogères, Aurel Bacs est passé par plusieurs maisons de prestige, laissant à chaque fois une forte empreinte, chez Sotheby’s (1995-2000), une première fois chez Phillips (2000-2003), puis chez Christie’s (2003-2013), avant de revenir chez Phillips depuis 2015 avec l’entité autonome Bacs & Russo qu’il a lancée en compagnie de son épouse. En mai, le commissaire-priseur a encore frappé fort avec un modèle Rolex «Bao Dai» vendu à plus de 5 millions de francs. Entretien.

Après avoir propulsé Christie’s devant Antiquorum, vous propulsez Phillips devant...  Christie’s. La réussite d’une maison de ventes aux enchères est-elle donc d’abord liée à l’aura de son commissaire-priseur – vous aujourd’hui, Osvaldo Patrizzi hier? Est-ce d’abord affaire de personne?

Avec un peu de provocation, je vous répondrais que même si vous partez avec un logo McDonald’s, vous pouvez devenir numéro un, si vous monter la meilleure équipe! Je ne suis pas tombé du ciel et n’opère pas par miracle. Le succès est affaire de réputation, de carnet d’adresses et d’équipe. Lorsque j’ai rejoint une maison, j’y ai parfois trouvé une équipe, parfois pas du tout. A chaque fois, nous étions soit numéro trois, soit numéro quatre, soit inexistants. A deux reprises, j’ai recommencé depuis zéro chez Phillips. Mais nous avons toujours pu constituer une équipe et réussi à atteindre la position de leader.

Vos équipes vous ont-elles suivi d’une maison à l’autre?

Je ne suis jamais parti en emportant l’équipe d’une maison! On peut trouver de nouveaux talents partout. Notre responsable du marché américain n’avait jamais travaillé dans une maison de vente horlogère: il vient du monde de la défense... Mais il avait ce qui compte le plus: la passion, le carnet d’adresses et la réputation. On peut appeler cela l’obsession, l’amour, le plaisir de la belle horlogerie... Nous évoluons dans un monde où aucun contrat ne vous protège, qui repose sur la confiance seule entre le client et la maison de ventes. C’est pourquoi notre réputation doit être impeccable. Et c’est cette garantie qui attire aussi les meilleurs experts.

Depuis vos débuts, en quoi le profil de votre clientèle a-t-il évolué?

Elle n’a plus rien à voir: seulement 10% de mes clients de 1995 sont encore actifs. Si le meilleur spécialiste d’il y a une dizaine d’années tombait dans le coma et se réveillait aujourd’hui, il ne serait pas en mesure de monter une vente aux enchères à 10 millions de francs. D’une part, nous travaillons avec de nouveaux acteurs et le carnet d’adresse a totalement changé: nous voyons arriver de nulle part des fortunes colossales s’intéressant à des achats horlogers. Le savoir s’est d’autre part diffusé: les collectionneurs se plongent de manière très pointue dans les montres. Les tendances ont également évolué: le modèle rose et carré à remontoir manuel a cédé la place à l’acier rond automatique. Enfin, les estimations se sont complexifiées.

Cette évolution du marché vintage est sans doute liée au regain d’intérêt pour la montre en général depuis les années 2000: sur ce point-là, votre destin semble avoir été fortement lié à celui de l’industrie horlogère contemporaine...

Je remercie en effet ceux qui n’ont jamais abandonné la belle mécanique au sein des manufactures, des personnalités comme MM. Stern, Hayek, Cologni, Rupert, Biver... Ils ont converti des millions de personnes au goût de l’horlogerie, ce dont nous profitons également. En même temps, la mondialisation a énormément contribué à l’essor de l’horlogerie et des ventes aux enchères horlogères: jamais nous n’aurions grandi autant si nous étions restés confinés à la demande occidentale, voire japonaise.

Mais la corrélation avec l’industrie actuelle semble s’arrêter là: aujourd’hui, vous réalisez des ventes record alors que les ventes de montres modernes sont elles en recul...

C’est simple: il y a plus de demande que de montres vintage achetables. Personne ne va trouver un coffre-fort contenant un million de montres rares. Et beaucoup de montres du passé ne sont plus achetables, car abîmées, mal restaurées ou ayant subi trop de transformations. Alors forcément, les prix montent. Et que faire si vous n’avez pas les moyens pour une Patek Philippe ou une Rolex convoitée? Vous cherchez des alternatives. C’est ce qui explique les succès plus récents aux enchères de marques comme Longines, Tudor, Omega ou Heuer, mais aussi les «indépendants» comme F.P. Journe, Richard Mille, MB&F, pour n’en citer que quelques-uns. . On entend parfois des critiques sur le degré d’expertise des personnels des boutiques modernes. Cela explique-t-il aussi l’intérêt des collectionneurs pour l’univers de la montre vintage?

Le sujet des connaissances est complexe. Est-ce que tous ceux qui dépensent des millions de francs pour des montres sont des spécialistes? Moi-même, je ne suis pas œnologue et si l’on m’amène une carte des vins qui a l’épaisseur d’un catalogue de ventes aux enchères, je demanderai au sommelier: «J’aimerais passer un moment de qualité en bonne compagnie; je vous fais confiance: voici mon budget et mon goût.» Cela se passe comme cela également dans le monde de l’horlogerie. Il est tout à fait permis de ne pas être un spécialiste, ce n’est pas indigne!

Internet a cependant accru la diffusion des informations et des connaissances: on peut se renseigner partout et en tout temps sur n’importe quel modèle actuel ou ancien...

Je reste méfiant vis-à-vis d’internet. Récemment, le fondateur de Twitter s’est excusé car il pensait avoir créé un outil de diffusion de l’information, qui s’avère aujourd’hui en réalité envahi par les fake news influant même le cours d’élections démocratiques... Il ne faut pas se voiler la face: beaucoup de choses écrites sur internet à propos de l’horlogerie sont fausses! Nous utilisons le web pour notre communication et l’on peut miser lors de nos enchères via internet, mais je suis d’avis que la technologie ne remplace pas certaines expériences, comme s’entretenir en tête-à-tête... Et 95% de nos clients qui enchérissent via internet ont vu préalablement de leurs propres yeux la pièce en question.