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Frédérique Constant: «L’isolement n’est pas bénéfique pour nos horlogers»

ENTRETIEN

septembre 2020


Frédérique Constant: «L'isolement n'est pas bénéfique pour nos horlogers»

Si elle fait beaucoup parler d’elle comme l’une des rares marques suisses proposant des modèles connectés, Frédérique Constant garde le cap de la belle montre mécanique «accessible», qui constitue l’immense majorité de sa production. Son directeur général Niels Eggerding nous raconte les adaptations réalisées face à la pandémie.

L

a production de Frédérique Constant oscille entre deux mondes que l’on souhaite souvent opposer. D’un côté, la marque fondée en 1988 poursuit son exploration de modèles mécaniques, son coeur de métier, avec les récentes Classic Worldtimer Manufacture et Runabout RHS Chronograph Automatic (voir ci-dessous).

De l’autre, pionnière de l’hybridation entre horlogerie traditionnelle et connectée, elle présente une nouvelle montre connectée à affichage analogique, la Smartwatch Vitality, avec cadran digital révélé à la demande. Ce modèle intègre notamment la mesure de la fréquence cardiaque grâce à un capteur développé par Philips Wearable Sensing.

La production de Frédérique Constant oscille entre deux mondes que l’on souhaite souvent opposer.

En apparence, ces deux catégories de modèles ne se distinguent guère. Frédérique Constant a en effet fait le choix d’une connexion discrète, qui ne «dénature» pas l’esthétique d’une montre traditionnelle mais la complémente. Son directeur général Niels Eggerding se sent cependant bien seul dans ce segment, alors que l’écosystème horloger n’a guère adopté les nouvelles technologies qui lui semblent indispensables au succès à long terme de l’industrie suisse.

Nous l’avons rencontré pour évoquer les conséquences du Covid-19, l’expérience du télétravail et les nouveautés classiques et connectées de la marque.

Niels Eggerding est directeur général de Frédérique Constant.
Niels Eggerding est directeur général de Frédérique Constant.

Europa Star: Quelles mesures immédiates avez-vous prises face à la pandémie?

Niels Eggerding: Dès le mois de février, compte tenu de ce qui se passait en Chine, nous avons sécurisé les filiales et les chaînes de production afin d’être prêts et d’appréhender avec une relative sérénité les six mois suivants. En mars, quand il est clairement apparu que l’Europe était impactée, nous avons mis les équipes au chômage technique pour passer ce cap difficile et dès le 22 mars nous avons eu recours au télétravail.

«Deux groupes de travail ont été formés: d’un côté, ceux qui pouvaient opérer à domicile, de l’autre ceux qui devaient venir aux ateliers.»

En revanche nous n’avons à aucun moment fermé la manufacture: je voulais que nous demeurions réactifs et je suis venu au bureau tous les jours. Deux groupes de travail ont été formés: d’un côté, ceux qui pouvaient opérer à domicile, de l’autre ceux qui devaient venir aux ateliers. Des cadences ont été mise en place de sorte qu’il y ait le moins de monde présent en même temps.

La nouvelle montre connectée de Frédérique Constant, la Smartwatch Vitality, avec cadran digital révélé à la demande. Sur cette nouveauté, la fréquence cardiaque est désormais mesurée au poignet, grâce à l'intégration d'un capteur de dernière génération développé par Philips Wearable Sensing.
La nouvelle montre connectée de Frédérique Constant, la Smartwatch Vitality, avec cadran digital révélé à la demande. Sur cette nouveauté, la fréquence cardiaque est désormais mesurée au poignet, grâce à l’intégration d’un capteur de dernière génération développé par Philips Wearable Sensing.

Comment s’est passé l’expérience du télétravail?

En mai, nous avons réalisé que pour beaucoup de salariés, l’isolement n’avait pas été bénéfique. Nous avons adapté les horaires pour permettre un retour à une quasi-normalité en respectant les distanciations et l’effectif maximum requis. Depuis juin, tout le monde est revenu, mais uniquement sur des semaines de quatre jours du lundi au jeudi.

Nous avons également instauré des «itinéraires de circulation» à l’interne pour éviter que les gens se croisent. Bien entendu, le port du masque est obligatoire en réunion. Ce que je peux vous dire, c’est que tout le monde est heureux d’être revenu dans les ateliers.

A plus long terme, en quoi cette crise va-t-elle transformer votre manière de fonctionner et vos objectifs?

Nous allons devoir réajuster nos objectifs, gérer différemment les filiales et les stocks et chercher à privilégier une chaîne de production «continentale» et non plus «intercontinentale». Le réel impact de la crise sera connu dans les 12 à 18 mois à venir. Il faut être réactif et privilégier le e-commerce. Frédérique Constant a su réaliser en trois mois ce qui aurait en temps normal pris au moins un an: nous avons revu en profondeur notre site internet qui permet désormais la vente en direct, profilée comme un soutien à nos revendeurs.

«Frédérique Constant a su réaliser en trois mois ce qui aurait en temps normal pris au moins un an. Mais le réel impact de la crise sera connu dans les 12 à 18 mois à venir.»

La Classic Worldtimer Manufacture est pour la première fois habillée d'un boîtier en or rose 18 carats cette année, en édition limitée à 88 pièces.
La Classic Worldtimer Manufacture est pour la première fois habillée d’un boîtier en or rose 18 carats cette année, en édition limitée à 88 pièces.

Plus largement, comment l’industrie horlogère suisse dans son ensemble va être transformée, selon vous?

Le secteur horloger va incontestablement être très impacté. Notre industrie a déjà totalement négligé l’impact des montres connectées ces dernières années et c’est Apple qui a gagné sur ce terrain. Aujourd’hui, pour ne parler que de la crise, je pense que les groupes sont assez forts pour absorber le choc et survivre. Mais beaucoup de marques vont faire faillite dans les 24 mois à venir et cela fait peur. Seules survivront celles qui sauront faire preuve de flexibilité et qui auront à cœur de chercher à se réinventer. Pour les autres ce sera terminé….

«Notre industrie a totalement négligé l’impact des montres connectées ces dernières années et c’est Apple qui a gagné sur ce terrain.»

Mettez-vous l’accent sur certains types de modèles en particulier au vu du nouveau contexte, par exemple plus de montres mécaniques et moins de quartz?

Il semble avéré que la clientèle qui ne veut pas de montre mécanique est davantage attirée par les montres connectées que par les modèles à quartz. Le segment du quartz est incontestablement cannibalisé par les montres dites «intelligentes».

En comptant votre nouvelle Smartwatch Vitality, quelle est la part des modèles connectés dans votre production?

Nous ne dépasserons pas 10% des ventes. Frédérique Constant est avant tout un producteur de montres mécaniques. L’industrie horlogère suisse est loin d’être pionnière en matière de connexion. Pour rester compétitives et attractives, les marques doivent revoir leur copie tous les six mois au minimum dès lors qu’elles lancent un modèle connecté. Cette technologie évolue beaucoup plus vite que la montre traditionnelle, elle est donc plus difficile à maîtriser.

«La clientèle qui ne veut pas de montre mécanique est davantage attirée par les montres connectées que par les modèles à quartz.»

Frédérique Constant présente son nouveau modèle Runabout RHS Chronograph Automatic rendant hommage à la collaboration avec la société de yachts italiens Riva.
Frédérique Constant présente son nouveau modèle Runabout RHS Chronograph Automatic rendant hommage à la collaboration avec la société de yachts italiens Riva.

Qu’allez-vous faire en avril 2021, dans le cadre du futur événement horloger qui devrait se tenir à Genève après la chute de Baselworld?

Dans ce contexte d’insécurité, notre philosophie est «wait and see». Le Salon de l’Auto 2021 est annulé et pour Watches & Wonders rien n’est vraiment clair... Frédérique Constant a la chance de disposer d’une manufacture magnifique. Nous allons donc plutôt imaginer un scénario «portes ouvertes» avec chauffeurs à disposition des visiteurs pour leur permettre de nous découvrir ou de mieux nous connaître, en attendant que la tempête s’éloigne et permette un certain retour à ce qu’on appelait la «normalité».

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