vec plus de 100’000 visiteurs en 2025, le Patek Philippe Museum est le musée privé genevois le plus visité. Il réussit l’exploit d’attirer à la fois le grand public, qui associe instinctivement Genève au monde de l’horlogerie, et les cercles de grands connaisseurs du milieu, satisfaisant les uns comme les autres – ce qui n’est guère chose aisée.
Créer des ponts entre différents publics, mais aussi entre art et technologie et entre culture physique et numérique, c’est peut-être le leitmotiv dans la carrière du Dr. Peter Friess, qui a rejoint le musée en 2015, contribuera à sa mission encore deux ans, le temps, notamment, de finaliser les catalogues faisant l’inventaire et la valorisation des vastes collections du musée constitué sous l’impulsion de Philippe Stern – quelque 3’500 pièces représentant 500 ans d’histoire horlogère.
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- Dr. Peter Friess, curateur du Patek Philippe Museum
Une particularité du musée, qui a ouvert ses portes en 2001, est de ne pas être «que» Patek Philippe, mais de présenter pour moitié de ses salles d’exposition des pièces précédent la constitution de la manufacture genevoise en 1839. Son succès est d’autant plus important que l’institution ne répond ainsi pas strictement aux codes du «musée d’entreprise».
Europa Star: On vous connaît comme curateur du Patek Philippe Museum, avec une carrière dans de grandes institutions culturelles et scientifiques, notamment aux Etats-Unis. Mais pour vous, tout a bel et bien commencé à l’établi…
Peter Friess: Oui, j’ai suivi une formation d’horloger dans ma région de naissance en Bavière, où mon père possédait une boutique de montres. Alors que j’étais en troisième année à l’école d’horlogerie locale, mon père m’a emmené visiter le Musée national de Bavière à Munich. Après la visite, nous avons rencontré le conservateur de ce musée, qui nous a dit qu’il préparait une exposition d’horlogerie en collaboration avec la Smithsonian Institution de Washington DC. Nous étions alors en 1977. Le clou de l’exposition était constitué de cinq horloges de Jost Bürgi (1552-1632), le grand maître horloger suisse de la Renaissance, qu’il fallait restaurer, un travail auquel j’ai pu participer. Je n’étais alors qu’un adolescent de 17 ans – autant dire un bébé! Mais cela a changé ma vie.
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- Patek Philippe, Double-Split-Chronograph, référence 767, mouvement 198106, 1952, inventaire P-2176
Comment?
Après ce mandat extraordinaire, je suis allé voir mon père et nous avons eu une bonne et longue conversation: je ne voulais pas retourner à la boutique, ce n’était pas là que je voyais se dérouler mon existence – je voulais travailler dans un musée! Mais pour cela je devais passer mon baccalauréat, puis faire des études en histoire de l’art. Très tôt, ce qui m’a le plus intéressé était le pont que l’on pouvait construire entre art et technologie. Quelles techniques étaient utilisées par les plus grands peintres? A quelles installations Michelange a-t-il eu recours pour parvenir à réaliser les fresques de la Chapelle Sixtine, sans perspective déformante? Un cas qui m’a fasciné était celui de Dominique-Vivant Denon (1747-1825), le peintre à qui Napoléon a fait appel pour reproduire des impressions lors de la campagne d’Egypte, qui a fait preuve d’une imagination débordante: il a utilisé une montgolfière pour avoir une vision d’ensemble des Pyramides, puis de retour à Paris il a inventé une machine pour reproduire la lumière du soleil égyptien… Son oeuvre était exposée au Musée des Arts et Métiers, mais personne n’y prêtait vraiment attention.
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- L’album des magiciens, automate devant le paysage genevois. Genève, 1823, inventaire S1112
Et après vos études?
J’ai rejoint le Deutsches Museum de Munich pour y travailler au sein d’un atelier de restauration de montres. Sur mon temps libre, je m’étais pris de passion pour la programmation informatique. Alors j’ai conçu un petit logiciel pour comparer toutes ces montres. Pour opérer ce programme, au fil du temps j’ai eu besoin d’un ordinateur plus puissant. Mais en tant que fonctionnaire, je n’avais pas les ressources nécessaires pour cette acquisition. J’ai alors appelé la compagnie Apple pour leur exposer ma requête. Cela a débouché sur des rencontres extraordinaires, de celles qui sont possibles lorsque l’on s’intéresse à plusieurs mondes… qui, au final, ne forment qu’un seul monde! Je ne pense pas qu’il y ait de différence fondamentale entre l’art et la technique.
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- Abraham-Louis Breguet, Perpétuelle, numéro 217, Paris, vers 1800, inventaire S-1026
Cette époque était un âge d’or de l’informatique, celle des grandes figures de cette discipline, tandis que l’horlogerie mécanique, elle, souffrait…
Pour préserver l’horlogerie mécanique, il fallait partager toutes ces connaissances, montrer ce qui en faisait la grandeur, aller vers un plus grand public… Ce que j’ai toujours aimé, c’est développer des formats, creuser la manière dont nous pouvons présenter les informations aux visiteurs, comme ici au Patek Philippe Museum avec l’iPad. En 1995, j’ai fondé une extension à Bonn du Deutsches Museum, autour de formats innovants: développer des journées d’études scientifiques pour les écoles, organiser une émission de télévision au sein du musée, communiquer avec des astronautes… C’était la science en direct, pas du tout abstraite, avec des manières de susciter la curiosité chez les plus jeunes. C’est essentiel.
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- Nicolas Bernard, peintures à l’émail, 341 rubis et 85 diamants, Paris, vers 1645, inventaire S-1082
Comment êtes-vous arrivé dans la Silicon Valley?
C’est la veuve du cofondateur d’Intel Robert Noyce, Ann Bowers, qui m’a convaincu de m’y installer pour m’occuper du Tech Museum of Innovation de San Jose, dont le slogan est Inspire everyone. Ce n’est pas un musée au sens classique du terme, plutôt des centaines d’expériences que tout le monde peut faire. Par exemple, nous avons collaboré avec la plateforme de réalité virtuelle Second Life pour organiser des expériences parallèles dans leur monde en ligne et dans le musée. Avec Apple, nous avons créé des expériences immersives pour les classes. Toujours aux Etats-Unis, j’ai ensuite retrouvé la Smithsonian Institution de Washington DC pour organiser une exposition itinérante dans le monde entier en 2001 à l’occasion du centenaire de la création du Prix Nobel, une promenade interactive dans le temps et à travers plusieurs disciplines qui a connu un beau succès. De nombreux lauréats ont d’ailleurs déclaré à cette occasion que cette exposition était comme une seconde reconnaissance pour leur travail. J’ai toujours considéré le musée comme un média, où la communication est centrale.
Aviez-vous déjà des contacts avec Patek Philippe à ce moment?
Pas encore, même si je maintenais mon lien avec l’horlogerie et apportais toujours des montres mécaniques lors de mes dîners dans la Silicon Valley. Cela pour engager la conversation avec les entrepreneurs de la tech et les sensibiliser à cet art, dont beaucoup étaient déjà épris! C’est en 2010 que je suis entré en contact avec Patek Philippe. Je n’étais pas encore venu au musée, j’ai pris le temps de bien étudier les lieux, les archives, l’atelier de restauration, la manufacture. Ils m’ont donné ce temps précieux, en quelque sorte, pour «faire partie de la famille», avant que je rejoigne le musée en 2014.
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- Visite du Patek Philippe Museum dans les colonnes d’Europa Star, peu après son inauguration en 2001.
- ©Archives Europa Star
Quelles ont été vos impressions en arrivant?
Comme me disait souvent ma mentor Ann Bowers: pourquoi une entreprise a-t-elle besoin d’un musée? Est-ce le hobby du propriétaire, ou davantage qu’un hobby? Mon impression dans le cas de Patek Philippe était qu’il s’agissait de bien plus qu’un hobby. C’était fantastique que Philippe Stern ait eu cette passion et qu’il connaisse par coeur les 3’500 montres de la collection. Mais comme je l’ai appris au cours de ma carrière, la question est toujours: comment un musée s’intègre-t-il dans l’entreprise? Vous voyez beaucoup de montres lors d’une visite, mais qu’avezvous vraiment appris? Il fallait répondre à ces deux questions. Car le défi, quand on dirige un musée, c’est de rendre les choses mesurables, d’expliquer pourquoi votre musée est pertinent.
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- L’histoire horlogère reste emplie de surprises: outre les fameux exemplaires de James Ward Packard et Henry Graves Jr., une troisième des légendaires horloges de table créées par Patek Philippe au début du 20ème siècle a récemment émergé et a été proposée aux enchères par Sotheby’s à New York en décembre 2025 dans le cadre de la vente de la collection Robert M. Olmsted. Animée par un mouvement à calendrier perpétuel 10 jours avec phase de lune, elle avait été conçue en 1928 pour le collectionneur new-yorkais Thomas Emery, également acquéreur de la plus ancienne montre-bracelet à calendrier perpétuel connue de Patek Philippe, achevée un an plus tôt en 1927.
Quelles réponses avez-vous donné à ces questions?
Je souhaitais mettre en avant deux messages que tout le monde devait pouvoir retenir après une visite. D’une part, chaque montre contient un peu de Patek Philippe, car c’est Jean Adrien Philippe qui a inventé la couronne; en cela, il s’agit d’une oeuvre universelle. D’autre part, l’horlogerie est une histoire de réussite européenne, une alliance entre l’artisanat et la science, qui se renforcent mutuellement, comme Galilée, Huygens et des dizaines d’autres exemples de cette envergure, quand des scientifiques découvrent une loi naturelle qui change l’histoire du jour au lendemain. Cette conception a guidé toute ma carrière, à l’unisson entre la science et l’art.
Que vous a exprimé Philippe Stern lors de vos rencontres initiales?
Il m’a expliqué ce qui était important pour lui: plus qu’un musée Patek Philippe, c’est un musée consacré à l’horlogerie portable. Ce n’est pas un point de vente. Chaque année, en janvier, il sélectionne une seule montre de sa collection et l’ajoute à celle du musée. Nous voulons que les visiteurs internationaux mais aussi les Genevois viennent au musée, ce qui nécessite de bâtir une relation de confiance et de proximité, ainsi que de travailler sur la notoriété du musée. Une autre de mes tâches très importantes était de constituer un catalogue des collections, qui n’existait pas encore à l’époque. Cela est certes nécessaire pour des raisons d’assurance, mais je dirais surtout que c’est un prérequis pour un conservateur: vous devez savoir très exactement ce que vous possédez. Cela a été un grand travail de fond au cours des 15 dernières années. A l’époque, les boîtiers des montres n’avaient pas d’étiquettes, il n’y avait pas de base de données sur ordinateur. Nous avons rassemblé toutes les connaissances sur une base de données, qui a aussi permis de les restituer sur l’iPad qui accompagne les visiteurs du musée.
Ce travail s’est-il accompagné d’une hausse de la fréquentation?
Oui, la progression a été considérable et constante, sauf bien sûr durant la pandémie (il se tourne vers son ordinateur et nous montre la courbe année après année à l’écran, ndlr). En 2010, le musée a accueilli 14’000 visiteurs. En 2025, nous dépasserons les 100’000 visiteurs. Nous avons mis en place un système de billetterie électronique afin de bien répartir la fréquentation, pour éviter qu’il y ait trop de monde en même temps. Nous travaillons aussi avec des architectes sur des modifications pour améliorer la gestion des flux.
Exposez-vous toutes les pièces?
Oui, c’est le cas pour la collection de pièces antiques. Comme le dit Philippe Stern lui-même, nous ne collectionnons pas pour les coffres-forts! En ce qui concerne la collection de pièces Patek Philippe, nous avons des stocks qui sont réservés aux expositions de Haut Artisanat et aux expositions mondiales que la marque organise régulièrement.
Et qu’exposez-vous en ligne?
C’est là une grande question: déterminer ce que nous divulguons ou non en ligne. La marque a récemment lancé un nouveau site sur lequel les collections sont beaucoup plus visibles.
Comment procédez-vous à l’acquisition de pièces?
J’ai l’avantage de connaître la plupart des grands collectionneurs. J’étudie tous les catalogues de vente aux enchères et je suis très bien intégré dans ce réseau, on vient spontanément me proposer des pièces. Nous restons sélectifs, tout en étant très flexibles comme seule une société familiale sait l’être. Si je vois une pièce qui serait intéressante pour nos collections, je peux écrire à la famille Stern avec les arguments en faveur de son acquisition. Et nous pouvons l’acheter très rapidement.


