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Expositions universelles: Tissot à Chicago, 1893

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juin 2026


Expositions universelles: Tissot à Chicago, 1893

En tant qu’exposant et membre du jury international d’horlogerie de l’Exposition universelle de Chicago en 1893, Charles-Emile Tissot – directeur de la manufacture horlogère du Locle qui porte son nom – va vivre une série d’aventures inattendues qu’il ne manquera pas de raconter à son retour en Suisse.

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urant le mois d’octobre 1871, un ‘Grand incendie’ s’abat sur la ville de Chicago. Son intensité est telle que le cœur même de la cité – pourtant constitué de bâtiments résistants – est ravagé. Les flammes, poussées par le vent et alimentées par le bois des maisons environnantes, traversent la rivière qui encercle le «Loop» à plusieurs reprises.

Image représentant le Grand incendie de Chicago (1871), publié par la Chicago Historical Society. Tissot Museum
Image représentant le Grand incendie de Chicago (1871), publié par la Chicago Historical Society. Tissot Museum

Dans leur fuite désespérée, les habitants emmènent enfants, vieillards et animaux domestiques en un chaos indescriptible. Ils emportent aussi quelques affaires, pêle-mêle, ou tentent d’enterrer une poignée de richesses à la hâte, nourrissant le fol espoir de les retrouver plus tard.

Amas d'objets retrouvés fondus après le Grand incendie de Chicago (1871), publié par la Chicago Historical Society. Tissot Museum
Amas d’objets retrouvés fondus après le Grand incendie de Chicago (1871), publié par la Chicago Historical Society. Tissot Museum

L’usine à gaz la plus proche (South Side Gas Works) est rapidement atteinte privant le centre-ville de ses moyens. Les prisonniers qui sont relâchés dans l’urgence par le maire s’empressent de disparaître dans la foule. La cloche de l’Hôtel de ville, également en proie aux flammes, s’écrase alors qu’elle sonnait encore. Après plus de deux jours de calvaire, c’est la pluie qui met miraculeusement fin à ce gigantesque brasier, laissant des dizaines de milliers d’hommes et de femmes dans le dénuement le plus complet. Très vite, le désarroi fait place à une chasse aux sorcières – ayant pour but de trouver les responsables de l’origine de l’incendie – puis, à la reconstruction.

En moins de quarante ans, la petite bourgade lovée entre le lac Michigan et le Mississipi s’était bien développée. Autrefois spécialisée dans la pelleterie, Chicago s’était peu à peu transformée en un centre économique et un nœud ferroviaire importants.

‘Chicago Bridge': pont ferroviaire traversant la rivière Rock, Janesville, Wisconsin, vers 1910. Tissot Museum
‘Chicago Bridge’: pont ferroviaire traversant la rivière Rock, Janesville, Wisconsin, vers 1910. Tissot Museum

Dans les années 1870, le volume de ses échanges commerciaux se mesure déjà à celui de cités renommées comme New York, Philadelphie ou Boston. Peu après l’incendie et tandis que la ville renaît lentement de ses cendres, l’écho de la catastrophe se répercute dans le monde. La Reine Victoria en personne (r.1837-1901), ébranlée par les faits qu’on lui rapporte, fera don de plus de 8’000 ouvrages qui constitueront la base d’une première bibliothèque publique que l’on installera dans un ancien réservoir.

Bâtiment de la bibliothèque publique de Chicago, achevé en 1893, vers 1910. Musée Tissot
Bâtiment de la bibliothèque publique de Chicago, achevé en 1893, vers 1910. Musée Tissot

Bientôt, les perspectives de reconstruction attirent ingénieurs, architectes et urbanistes de tous bords, car repenser l’organisation d’une ville et de ses principaux édifices constitue une occasion rare que personne ne voudrait laisser passer! Ainsi, progressivement, un ensemble d’infrastructures et de constructions émerge qui imposent de nouvelles normes/formes.

Très tôt ces jeunes bâtisseurs – que l’on réunira plus tard sous l’appellation d’« Ecole de Chicago » – imposent leur vision. Ils proposent une série d’innovations basées sur l’emploi de matériaux ignifuges et parmi lesquels on recense l’acier, le fer forgé, la pierre et la brique.

Afin d’offrir une meilleure résistance aux potentielles catastrophes, fondations et ossatures des bâtiments sont renforcées. Dans les espaces intérieurs, l’absence de murs porteurs fait place à un plan libre qui évolue selon le bon vouloir des occupants. Ces transformations sont également liées au développement de l’ascenseur que l’on perfectionne. Dans les faits, ces changements pointent tous vers une nouvelle direction – celle du ciel. Ils favorisent la verticalité tout en permettant la densification des parcelles: le gratte-ciel était né.

Deux décennies plus tard et un peu comme une reconnaissance de cette incroyable résurrection, Chicago remporte l’organisation de la prochaine exposition universelle. La manifestation, destinée à célébrer les 400 ans de l’arrivée de Christophe Colomb (1451/2-1506) en Amérique, se déroulerait pendant 6 mois du 1er mai au 30 octobre 1893.

La fontaine Columbia. L'Exposition universelle de 1893 en photogravure. Musée Tissot
La fontaine Columbia. L’Exposition universelle de 1893 en photogravure. Musée Tissot

Elle allait permettre, entre autres, la mise à l’épreuve des nouvelles théories de développement urbain nées du ‘Grand incendie’, à plus grande échelle. En moins de trois ans, une nouvelle ville sort de terre à Jackson Park; il s’agirait aussi de la première exposition qui serait entièrement alimentée par l’électricité!

Le bâtiment administratif et l'entrée principale du Pavillon de l'Électricité. L'Exposition universelle de 1893 en photogravure. Archives Tissot.
Le bâtiment administratif et l’entrée principale du Pavillon de l’Électricité. L’Exposition universelle de 1893 en photogravure. Archives Tissot.

L’annonce de cet évènement incite le petit monde des horlogers suisses à s’activer. A peine remis du choc provoqué par l’exposition qui s’était tenue à Philadelphie en 1876 et qui avait révélé les failles du système de production helvétique basé sur l’établissage, il avait compris qu’il était désormais indispensable de s’impliquer plus avant dans ce genre de manifestation.

Les horlogers devaient s’unir pour faire valoir leur savoir-faire, mais aussi pour se tenir au courant des nouvelles idées qui germaient chez la concurrence afin de ne plus se laisser dépasser. Rapidement, un comité des exposants est formé et ses membres nommés.

De son côté la Confédération, soucieuse de protéger son économie et de démontrer que le pays avait su relever le défi de la production à la chaîne des Américains, use de son influence. Elle intervient auprès des organisateurs pour s’assurer que des experts suisses soient nommés au sein du jury qui décernerait les prix d’horlogerie. Ainsi, M. Charles-Emile Tissot (Conseiller national et co-fondateur du comptoir Ch. F. Tissot et Fils) et M. Gabriel-Marie Rouge-Feurtet (ancien président de la Chambre de Commerce de Genève et l’un des directeurs généraux de la Maison Patek Philippe) sont-ils officiellement désignés comme ‘Représentants de la légation suisse’.

Jury international d'horlogerie de l'Exposition de Chicago, 1893. Avec Charles-Émile Tissot (assis au premier rang, à gauche) et Gabriel-Marie Rouge-Feurtet (assis au premier rang, deuxième à partir de la droite). Musée Tissot
Jury international d’horlogerie de l’Exposition de Chicago, 1893. Avec Charles-Émile Tissot (assis au premier rang, à gauche) et Gabriel-Marie Rouge-Feurtet (assis au premier rang, deuxième à partir de la droite). Musée Tissot

Il va de soi que leurs maisons respectives seront mises hors concours puisqu’ils feront partie du jury d’attribution des récompenses. L’honneur de cette nomination fait aussitôt place aux impératifs d’organisation. Le temps qui les sépare de l’ouverture officielle est court et la tâche imposante.

Dans les premiers étages de la société Tissot, installée au Locle, les horlogers travaillent d’arrache-pied. En plus des tâches quotidiennes, il faut terminer, régler, polir et sélectionner les pièces qui représenteront la Maison et contribueront à renforcer sa réputation. Il ne fait aucun doute que Charles-Emile a supervisé le passage en revue de chaque modèle afin de s’assurer de sa qualité. En son absence c’est son épouse Amélie qui aura la responsabilité de la manufacture et de son bon fonctionnement. Une lourde tâche saluée à plusieurs reprises par son époux dans sa correspondance.

L'atelier d'assemblage de Tissot au Locle, vers 1890. Archives Tissot.
L’atelier d’assemblage de Tissot au Locle, vers 1890. Archives Tissot.

Comme pour Paris en 1889, ce sont des montres dites ‘antimagnétiques’ qui seront proposées au public chez Tissot. Si cette appellation prometteuse figure en toutes lettres dans les registres de la Maison, on ne sait pas vraiment ce que recouvre ce terme, encore moins quelles sont les solutions techniques explorées/proposées. Ce qui est certain, c’est que le développement croissant de l’électricité et de ses applications – l’emploi du télégraphe, d’ampoules, de ventilateurs, de premiers téléphones ou tout simplement le fait de prendre l’ascenseur – pose de plus en plus de problèmes aux horlogers.

Par conséquent, ces derniers se doivent de trouver le moyen de contrer les effets désastreux des champs magnétiques sur la marche des montres – de la fiabilité de leurs productions dépend désormais leur crédibilité. En 1930, et après bien des années de recherche, la Maison Tissot proposera finalement ses premières montres-bracelets garanties antimagnétiques et cette avancée rencontrera un franc succès. Dans ce domaine particulier, la Columbian Fair de Chicago – qui avait mis l’électricité au cœur des festivités – semble avoir posé de nouveaux jalons, déclenchant une autre prise de conscience dans le milieu horloger.

Comme à chaque fois, ou presque, ces grandes manifestations apportent leur lot d’imprévus et ce ne sont pas les horlogers de la section suisse qui diront le contraire! A Anvers en 1885, de premières contrefaçons découvertes dans les vitrines d’un fabricant de La Chaux-de-Fonds déclenchent un joli scandale. A Chicago en 1893, les négociants helvètes font à nouveau les choux gras de la presse internationale. Cette fois, c’est un certain Henri Bertrand Nemitz de Montreux (dates inconnues), désigné par le comité d’organisation pour représenter les exposants suisses – et genevois en particulier – qui focalisera l’attention. Profitant de sa position et de la confiance dont on le gratifiait, cet homme allait tenter de s’enrichir sur le dos de ses compatriotes, et sur celui de la Confédération.

Au début de l’été, M. Arnold Holinger (1849-1925) – alors Consul de Suisse à Washington – est alerté par la douane américaine et découvre le pot-aux-roses. Nemitz ne s’était pas seulement servi dans un stock de vente qui ne lui appartenait pas, mais avait également fait un bénéfice conséquent sur la construction du Pavillon officiel placé sous sa responsabilité. Aussitôt démis de ses fonctions, sommé de s’expliquer, le voleur s’enfuit; il sera rattrapé in extremis à Toronto (Canada), avec sa compagne, une vingtaine de montres, une malle remplie d’espèces et d’obligations américaines.

L’histoire ne s’arrête pas là, car suite à cette sombre affaire c’est la section suisse tout entière qui est éclaboussée, menacée de saisie par les douanes. La délégation des commissaires et les membres du jury négocieront un jour de fermeture pour dresser un inventaire complet avec l’administration américaine. La bonne foi des exposants sera finalement prouvée et cette confiance restaurée leur permettra de poursuivre le cours de la foire. Au travers de ces incidents, on se rend compte combien ces longs séjours à l’étranger n’étaient pas de tout repos.

En parallèle des festivités, les exposants assistent à un autre événement: la ‘Panique de 1893’ qui se répand dans toutes les grandes villes des Etats-Unis. L’engouement pour les chemins de fer – le fait qu’on avait trop construit et trop vite – avait provoqué une série de faillites bancaires entraînant l’effondrement du marché. Dans les stands du bâtiment consacré aux Manufactures et Arts libéraux qui les accueillent, les horlogers suisses prennent connaissance des faits rapportés par les quotidiens et débattent de cette crise économique qui frappe, une fois de plus, leur négoce de plein fouet.

Intérieur du bâtiment des Manufactures et des Arts libéraux, avec l'ascenseur de toit. L'Exposition universelle de 1893 en photogravure. Archives Tissot.
Intérieur du bâtiment des Manufactures et des Arts libéraux, avec l’ascenseur de toit. L’Exposition universelle de 1893 en photogravure. Archives Tissot.

Le pavillon de la section suisse à l'Exposition universelle de Chicago, en 1893. Avec Charles-Émile Tissot (troisième à partir de la droite) et Gabriel-Marie Rouge-Feurtet (deuxième à partir de la droite). Archives Tissot.
Le pavillon de la section suisse à l’Exposition universelle de Chicago, en 1893. Avec Charles-Émile Tissot (troisième à partir de la droite) et Gabriel-Marie Rouge-Feurtet (deuxième à partir de la droite). Archives Tissot.

La politique protectionniste qui avait été mise en place pour remettre le pays sur pied après la Guerre de Sécession (1861-1865), s’était encore durcie. Au début des années 1890, des droits de douane prohibitifs avaient été instaurés par le représentant du Congrès et futur président des Etats-Unis William McKinley (1843-1901), mettant les fabricants helvétiques devant un choix impossible. Afin d’éviter les taxes trop lourdes imposées sur les produits finis, les maisons horlogères se trouvaient dans l’obligation d’envoyer des mouvements mécaniques ‘nus’ destinés à être emboîtés aux Etats-Unis. Ce processus, qui ne leur permettait pas d’offrir une alternative satisfaisante aux montres américaines produites en série, entraînait une diminution nette des livraisons. Malgré ces difficultés les Suisses s’obstinent, persuadés qu’il faut garder le cap en attendant des jours meilleurs.

Dans un Rapport spécial sur l’exposition de Chicago adressé au Département fédéral des Affaires Etrangères, Charles-Emile Tissot dresse un bilan mitigé de la manifestation. S’il précise que, «du sentiment de chacun […], les organisateurs de l’Exposition avaient réservé à notre horlogerie suisse une place que l’on peut véritablement qualifier de place d’honneur», il ne peut que constater la position dominante occupée par l’un de leurs plus grands concurrents – au sens propre comme au figuré.

Souvenir de la Fête nationale suisse à Chicago, les 30 et 31 juillet 1893. Archives Tissot.
Souvenir de la Fête nationale suisse à Chicago, les 30 et 31 juillet 1893. Archives Tissot.

[L’exposition de l’American Waltham Watch C°] «est considérable au point de vue du nombre des mouvements et des montres qui la composent [plus de 2000 pièces! ndlr].» Il relève toutefois le fait que «la Waltham n’a pas apporté de grandes modifications dans ses calibres depuis un certain nombre d’années», ajoutant que «la qualité est proportionnelle au prix du mouvement qui varie de $3,60 à $50.» Enfin, l’expert regrette le fait que malgré les nombreuses variantes proposées «on retrouve toujours dans ces produits l’inévitable monotonie du travail mécanique».

Dans ce contexte politique et économique tendu, Charles-Emile s’attarde sur les exposants de boîtiers de montres américains. Il déclare sans ambages que «ces boîtes sont faites à la machine, et autant que nous avons pu en juger, destinées au commerce en gros. Elles sont assez bien réussies sous le rapport de la fermeture et particulièrement du finissage et du polissage. Les décorations sont faites à la machine et terminées au burin, mais on peut dire que le goût esthétique ne préside généralement pas à leur exécution.» Or on sait que les compétences de Charles-Emile en la matière étaient indiscutables puisque son père, Charles-Félicien Tissot (1804-1873), était maître monteur de boîtes.

D’une manière assez étonnante, et probablement mu par un souci d’équité, Charles-Emile ne fait aucune mention de son propre stand dans le rapport qu’il rédige. On sait toutefois que parmi les montres Tissot emportées figurent des mouvements de belle qualité, des chronographes et des pièces à complication. Certaines avaient déjà été exposées lors de l’exposition universelle de Paris en 1889; elles avaient été soumises à révision et/ou avaient subi des transformations. Il s’agissait pour la plupart de modèles de grand luxe.

Dans les faits, la maison Tissot collabore avec Courvoisier Wilcox & C°, sis Maiden Lane 12 à New York, officiellement désigné comme son seul agent pour les Etats-Unis depuis 1878. Si nous ne savons pas dans quelle mesure cette exclusivité perdure, elle semble largement corroborée par les Grands Livres de la Maison qui recensent des envois réguliers de mouvements seuls ainsi que de montres terminées durant le dernier quart du XIXe siècle.

Cette compagnie, qui aurait été fondée en 1875 par George Courvoisier et George Wilcox (dates inconnues), semble avoir été principalement basée sur le commerce de boîtiers horlogers, plus particulièrement en or. Son réseau, qui s’étendait à de grandes villes américaines, servait à la diffusion des productions sortant de la manufacture du Locle aux USA.

Déceptions commerciales mises à part , Charles-Emile aura pleinement profité de son nouveau séjour américain. Lorsque ses activités en tant qu’exposant ou membre du jury le lui permettaient, il s’échappait pour explorer les différents pavillons, profiter des installations récréatives et rencontrer de nouvelles personnes avec l’idée de nouer de potentielles collaborations. Le soir, logé à l’Auditorium Hotel (construit pour les besoins de l’exposition), il racontait ses grandes et petites aventures à son épouse restée en Suisse dans de longues lettres, encore conservées.

«L’exposition est ce que l’on peut imaginer de plus grandiose, c’est une ville de palais, magnifiquement construite, spacieuse, vastes places les séparant entre eux. Une partie s’étend au bord du lac qui est grand comme une mer, car on ne voit pas l’autre rive, un quai avec une grande promenade de 2 ou 3 kilomètres. Malgré le soleil ardent, les galeries sont aérées suffisamment pour que l’on ne souffre pas trop de la chaleur. Il y a beaucoup d’ordre, la police est très sévère, et les sections toutes surveillées par les soldats. L’Allemagne et la France ont de magnifiques expositions, la section Suisse est très jolie […]»

Au mois d’août, Charles-Emile avait été invité par la ‘Tokio Corporation of Exhibitors’ à visiter la section japonaise. Subjugué par le savoir-faire des artisans, il avait fait l’acquisition de deux vases dont il fera cadeau à un ami cher par la suite. Parmi les attractions à ne pas manquer figurait la Grand roue (Ferris/Chicago wheel) qui avait été érigée pour faire concurrence à la tour Eiffel (construite pour l’exposition universelle de Paris, en 1889). Elle pouvait emmener plus de 2000 passagers à la fois admirer le parc d’en haut, offrant une vue dégagée sur la ville jusqu’au lac Michigan.

La grande roue de Chicago. L'Exposition universelle de 1893 en photogravure. Archives Tissot.
La grande roue de Chicago. L’Exposition universelle de 1893 en photogravure. Archives Tissot.

De nombreux ascenseurs étaient également installés qui proposaient toutes sortes de mécanismes différents. On les trouvait dispersés un peu partout dans l’exposition, transportant les visiteurs dans des galeries ou des promenades aménagées sur le toit de certains bâtiments; mais c’est l’ascenseur placé au cœur du Hall des Manufactures et des Arts libéraux qui, sans aucun doute, rencontra le plus vif succès. A quelques pas seulement de la section Suisse et actionnée par l’électricité, cette machine emmenait les curieux à plus de 50 mètres de hauteur!

Dans le Palais de l’Electricité enfin, et pour faire écho aux nouvelles problématiques qu’elle engendrait, Charles-Emile visite l’exposition de la Non Magnetic Watch C°. Il y examine de très près «une certaine collection de mouvements et de montres fabriquées d’après des calibres spéciaux rappelant nos montres suisses[…].»

Selon ses explications, l’achevage des montres de la Non Magnetic faisait appel à un échappement «non magnétique» (sans autre détail). Reste à savoir dans quelle mesure ces montres résistaient aux flux électriques auxquels elles étaient soumises, que ce soit au contact d’ustensiles de la vie de tous les jours, des installations de l’exposition, et des ascenseurs notamment.

A Chicago, Charles-Emile ne rate pas non plus l’opportunité d’aller s’émerveiller devant les vitrines de la célèbre Maison Tiffany & Co. Outre les bijoux – et les diamants en particulier dont il s’était fait une spécialité – le joaillier s’implique dans les arts de la table et diverses autres catégories du luxe, dont l’horlogerie. Charles-Emile avait déjà eu l’occasion de découvrir le travail de cette société pour lequel il ne cache pas son admiration – lors d’expositions précédentes de Paris en 1878 et 1889 entre autres.

Catalogue Tiffany & Co. pour l'Exposition universelle de Paris, 1889. Archives Tissot.
Catalogue Tiffany & Co. pour l’Exposition universelle de Paris, 1889. Archives Tissot.

Il raconte la création soignée, les finitions, l’élégance des formes ‘au goût du jour’ et les décorations de haut prix exécutées dans leurs ateliers de New York. De premières relations entre les deux maisons se tisseront au tournant du siècle. Dans les Grands Livres de la manufacture du Locle on trouve des traces de ventes de montres et de mouvements Tissot destinés au joaillier. Une nouvelle rencontre lors de l’exposition universelle de Paris en 1900 en aura peut-être été l’élément déclencheur…

Aujourd’hui, on se souvient de l’exposition universelle de Chicago pour une série de faits divers restés gravés dans la mémoire collective. Parmi ceux-ci figurent les agissements d’un premier tueur en série (ou en tout cas identifié comme tel) qui aurait profité des foules qu’attirait la manifestation pour ouvrir une pension et y faire disparaître ses clients. La morbide histoire du Dr Holmes a fasciné des générations de curieux et alimenté dès lors nombre de récits et de films édifiants.

Un stéréogramme (détail) représentant la foule lors de la cérémonie d'ouverture de l'Exposition universelle de Chicago, en 1893. Archives Tissot.
Un stéréogramme (détail) représentant la foule lors de la cérémonie d’ouverture de l’Exposition universelle de Chicago, en 1893. Archives Tissot.

Un vaste incendie (encore un!) qui se déclarera sur le site de la foire cette fois-ci, provoquera la mort de plusieurs pompiers. Les bâtiments de la ‘Cité blanche’ qui n’avaient pas été conçus pour durer (le parc de l’exposition avait été surnommé ainsi puisque pour plus d’unité tous les pavillons avaient été peints en blanc) – étaient particulièrement fragiles et inflammables. De manière assez ironique, c’est une statue de Christophe Colomb, seule, qui réchappera du brasier. Elle sera alors précieusement conservée comme mémorial aux vies perdues.

Enfin, deux jours seulement avant la fin des festivités, le maire de la ville de Chicago – Carter Harrison III (1825-1893) – est froidement abattu par un livreur de journaux. Patrick Eugene Joseph Prendergast (1868-1894) lui reprochait de l’avoir injustement écarté d’un poste de conseiller juridique pour lequel il ne possédait pourtant aucune qualification. Ce meurtre entraîna l’annulation pure et simple des cérémonies de clôture et choqua profondément toute la communauté – et des Suisses en particulier qui se rappelaient que le dimanche 31 juillet et pour célébrer leur fête nationale le maire en personne avait pris la parole.

Que d’histoires que Charles-Emile Tissot, directeur d’une modeste manufacture d’horlogerie au Locle, n’aura pas manqué de raconter à son retour en Suisse! A 63 ans, et un peu fatigué par cette vie mouvementée, il écrit à son épouse vouloir renoncer au renouvellement de sa candidature de Conseiller national «pour le motif bien simple que je veux dorénavant m’occuper de ma Maison plus que je ne l’ai fait pendant ces dernières années et que mon âge déjà avancé demande un remplacement, mais de vrai motif que le moment est venu de te soulager et de te reposer de toutes tes fatigues et que je dois vivre avec toi et non pas aux quatre coins du monde ce qui ne peut plus se faire.» Malgré ces bonnes résolutions, Charles-Emile continuera de voyager et diriger sa Maison d’horlogerie avec succès jusqu’à son décès en 1910.

Bibliographie

  • Exposé de l’horlogerie de la manufacture Ch.F. Tissot & fils au Locle à l’exposition universelle de Paris de 1878, représentés à Paris, par A. Cadot, 7 place Valois (Palais-Royal), Société Locloise d’imprimerie, 1878.
  • FALLET Estelle, Tissot 150 ans d’histoire 1853-2003, Tissot SA, Le Locle, 2003.
  • HARTER Hélène, Chicago et l’incendie de 1871 : entre mythe et réalité, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2015.
  • NIEBLING Warren H., History of the American Watch Case, Whitmore Publishing, Philadelphia, PA, 1971.
  • PERMAN Stacy, A Grand Complication, the Race to Build the World’s Most Legendary Watch, Atria Books, New York, London, Toronto, Sydney, New Dehli, 2013.
  • The World’s Columbian Exposition, Photo-gravures, by A. Wittemann, The Albertype Co. New York, 1893.
  • “The Otis Elevators at the Columbian Exposition”, in Scientific American, October 38, 1893.
  • Tiffany & Co, Exposition universelle Paris 1889, catalogue d’exposition, New York 1889.
  • TISSOT Charles-Emile, Exposition Universelle de Chicago, Rapport spécial sur L’exposition d’horlogerie, Syndicat des Maîtres Imprimeurs de la Suisse Romande, Genève ou Lausanne,1894.
  • World’s Columbian Exposition, Chicago, Ill., 1893 – Report of the Committee on Awards of the World’s Columbian Commission – Special reports upon special subjects or groups, volumes I et 2, Government Printing Office, Washington, 1901.