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Omega: les coulisses de l’innovation au 21ème siècle

ENTRETIEN

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janvier 2022


Omega: les coulisses de l'innovation au 21ème siècle

Echappement Co-Axial, spiral silicium, or 18K Sedna: tout en capitalisant sur des designs des années 1950, Omega a retravaillé en profondeur tant le mécanisme que les matériaux constituant ses modèles. A la tête du développement produit du géant suisse, dont presque tous les calibres mécaniques seront certifiés Master Chronometer dès 2022, Gregory Kissling nous ouvre les coulisses de ces développements. Avec une obsession: la capacité d’industrialisation.

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uand le légendaire horloger britannique George Daniels a développé son échappement co-axial, il n’imaginait peut-être pas que cette réinvention du mécanisme régulateur de la montre, qui permet d’entretenir les oscillations du balancier, s’appliquerait à l’échelle d’une marque comme Omega. Même si, après tout, il expliquait que son innovation avait pour ambition de «perpétuer l’affection du public du 21ème siècle pour les montres mécaniques». Le géant suisse a fait de cette innovation le point de départ d’une réinvention complète de son offre de mouvements depuis vingt ans.

Un point de départ qui intervient au tournant du millénaire, en 1999, avec l’introduction par Omega d’un premier calibre Co-Axial 2500, équipé d’un balancier-spiral libre, puis du calibre Co-Axial 8500 en 2007, le premier mouvement «maison» construit spécifiquement autour de cette innovation. En lieu et place du traditionnel échappement à ancre suisse, les deux roues co-axiales et l’ancre à trois palettes réduisent les frottements du mécanisme régulateur, ce qui assure une meilleure stabilité chronométrique – et des services plus espacés.

Omega: les coulisses de l'innovation au 21ème siècle

Les racines même de la société sont à chercher dans le développement de calibres fiables: Omega tire son nom d’un mouvement développé en 1894 par la marque fondée par Louis Brandt. Un siècle plus tard, le calibre co-axial, pierre soutenant tout l’édifice mouvement chez Omega, a été peaufiné grâce à l’introduction du spiral en silicium et embelli grâce à l’utilisation de nouveaux alliages comme l’or Sedna. Cette audacieuse stratégie mouvements culminera l’an prochain avec la certification Master Chronometer de quasiment l’intégralité du catalogue des calibres mécaniques Omega. L’architecte en chef de ces développements, Gregory Kissling, nous explique comment s’est déroulée cette nouvelle quête chronométrique.

Europa Star: Quelle est votre approche de l’innovation?

Gregory Kissling: Innover, c’est bien, mais le vrai défi pour une marque comme la nôtre, qui fait un certain volume, est d’arriver à industrialiser. Sans parvenir à la maîtrise d’une qualité constante, il est impossible d’industrialiser une approche innovante, encore moins d’en contrôler les coûts d’application. Dans le cas d’Omega, il nous faut aussi rester cohérents par rapport à notre longue histoire et notre style. C’est donc un équilibre très subtil que nous atteignons étape par étape, jamais en changeant d’un coup toute une collection. La certification Master Chronometer est un bon exemple de cette approche progressive de l’innovation: le premier modèle labellisé a été introduit en 2015 et l’an prochain cette certification concernera presque tous nos modèles, à quelques exceptions près comme le Calibre 321 de certaines Speedmaster.

«Innover, c’est bien, mais le vrai défi pour une marque comme la nôtre, qui fait un certain volume, est d’arriver à industrialiser.»

Gregory Kissling, Head of Product Management, Omega
Gregory Kissling, Head of Product Management, Omega

Commençons justement par le mouvement: si vous deviez résumer l’innovation dans le calibre chez Omega ces deux dernières décennies, le point de départ serait certainement l’échappement co-axial de George Daniels introduit en 1999...

Au démarrage, nous avons appliqué cet échappement novateur pour remplacer l’échappement à ancre suisse sur des bases de calibres ETA. Mais nous avons rapidement compris qu’il nous faudrait développer notre propre mouvement co-axial. Cela a donc donné un grand coup d’accélérateur à notre propre unité de développement de calibres, avec des exigences chronométriques particulières. Ce qui conduira in fine au Master Chronometer et son taux de variance maximal de 0/+5 secondes par jour contre -4/+6 secondes par jour pour le COSC. Dès lors, nous développons des mouvements qui nous sont propres, développés par et pour Omega, et l’on peut parler de mouvements «maison», reconnaissables notamment avec l’introduction des côtes de Genève en arabesque pour leur décoration.

Une vue des 201 composants du Calibre Co-Axial 8501 lancé en 2007 par Omega: celui-ci marque une étape importante dans le développement mouvements du géant suisse, puisqu'il s'agit du premier calibre maison conçu autour de l'échappement co-axial.
Une vue des 201 composants du Calibre Co-Axial 8501 lancé en 2007 par Omega: celui-ci marque une étape importante dans le développement mouvements du géant suisse, puisqu’il s’agit du premier calibre maison conçu autour de l’échappement co-axial.

Un autre tournant est l’introduction du spiral en silicium, amagnétique, dès 2008.

Le brevet date de 2002 dans le cadre d’un consortium du CSEM et nous avons lancé six ans plus tard de premiers modèles équipés d’un balancier-spiral en silicium, le Spiral Si 14 (d’après le symbole chimique et le numéro atomique de cet élément), conçu pour résister aux champs magnétiques et améliorer la stabilité chronométrique. Il s’agissait du calibre Co- Axial 8520/8521 équipant la collection Seamaster Aqua Terra Ladies et du calibre Co-Axial 8601/8611 à quantième annuel équipant le modèle De Ville Hour Vision Annual Calendar. L’industrialisation de cette innovation s’est faite au niveau de Nivarox. Le but n’était pas de l’introduire dans un seul type de mouvement mais d’en équiper à terme tous nos calibres. Le spiral en silicium est la base de tous nos calibres antimagnétiques. C’est aussi une stratégie de groupe, puisque d’autres marques de Swatch Group utilisent le spiral en silicium.

«La certification Master Chronometer est un bon exemple de cette approche progressive de l’innovation: le premier modèle labellisé a été introduit en 2015 et l’an prochain cette certification concernera presque tous nos modèles.»

Omega: les coulisses de l'innovation au 21ème siècle

Là aussi un signe du «temps de l’innovation»: cette technologie atteint une certaine maturité cinq ans plus tard, en 2013, avec le calibre Co-Axial 8508 résistant à plus de 15’000 gauss...

Jusqu’alors, nous essayions de protéger le calibre au moyen d’un boîtier interne agissant comme une cage de Faraday contre les champs magnétiques. Mais au-delà de 1’000 gauss, ceux-ci étaient suffisamment forts pour atteindre l’organe réglant. Nous nous sommes donc concentrés sur la création d’un mouvement lui-même antimagnétique. Cette nouvelle technologie, d’abord introduite dans la ligne Seamaster Aqua Terra, nous a permis de réaliser d’importants développements mouvements sans être contraint par un habillage spécifique dès lors que le boîtier de protection interne devenait inutile. Cela ouvrait la face de la montre, avec la possibilité de guichets de date, ainsi que le dos, avec un fond de boîtier transparent. La technologie rejoint l’esthétique...

Omega: les coulisses de l'innovation au 21ème siècle

Cela aboutit aussi deux ans plus tard à une nouvelle certification Master Chronometer, délivrée par le METAS, un institut fédéral. Vous en étiez le seul détenteur mais d’autres marques commencent à être certifiées comme Tudor en 2021.

En étant pionniers, nous avons pu aller très loin dans la déclinaison et l’approfondissement de ces critères. Aujourd’hui, certains IRM émettent des champs magnétiques dépassant les 15’000 gauss. Entre 2013 et 2015, nous avons décliné le mouvement antimagnétique sur plusieurs tailles, du calibre dame de 9 lignes au calibre de 13 lignes à deux barillets. Ces mouvements de base nous ont ensuite permis d’intégrer plusieurs complications comme le day-date ou le GMT, puis de développer des mouvements manuels. Et en matière de chronographe, le mouvement Co-Axial 9300, dont le développement a pris six ans, est un élément fondamental de notre marque très axée sur ce type de complication.

Continuons sur les matériaux du mouvement: pourriez-vous préciser votre distinction entre vos calibres «standard» et «luxe»?

Sur les mouvements les plus luxueux, équipant des modèles en matières précieuses allant de l’or au platine, vous reconnaîtrez la masse oscillante et le pont de balancier réalisés en or rose Sedna. C’est un clin d’œil aux couleurs de nos calibres historiques, que l’on reconnaissait de loin car ils étaient dorés via des bains galvaniques cuivrés. Le problème avec l’or rose est qu’il a tendance à se décolorer avec le temps. Nous avons ainsi introduit notre propre alliage Sedna en 2012 afin de stabiliser sa coloration. Cette innovation a aussi été un nouveau point de départ pour l’ensemble de notre recherche matériaux. Nous avons combiné notre recherche matériaux à notre recherche mouvement pour concevoir le calibre Omega du 21ème siècle.

«Nous avons combiné notre recherche matériaux à notre recherche mouvement pour concevoir le calibre Omega du 21ème siècle.»

L'or Sedna développé par Omega
L’or Sedna développé par Omega

Comment avez-vous affiné votre recherche matériaux?

Nous avons créé des groupes de travail transversaux pour développer de nouveaux alliages, comme le Canopus Gold, l’or Moonshine ou le Bronze Gold. Nous avons aussi fortement innové dans la céramique, associée au Liquidmetal ou à l’or dans le cas du Ceragold. La composante esthétique est importante. Tout comme la capacité à industrialiser et maîtriser les prix: nous savions travailler l’or 5N depuis des générations et voilà que nous cherchions à le remplacer... Ce que j’ai constaté durant ces années de R&D est qu’on est beaucoup plus efficace si l’on a un vecteur, une direction qui nous tire en avant. La marque donne le produit à trouver mais aussi la dynamique de recherche.

Le Ceragold développé par Omega permet de décorer les montres en céramique avec de l'or 18 carats.
Le Ceragold développé par Omega permet de décorer les montres en céramique avec de l’or 18 carats.

L’enchevêtrement «homme-machine» est aussi un équilibre subtil... surtout pour une marque comme la vôtre qui cherche à la fois à faire de la valeur et du volume.

C’est certain. Si vous prenez comme exemple le développement de la technologie laser, d’un côté, cela nous a ouvert de nouveaux horizons créatifs, notamment dans l’animation de nos cadrans. Mais ce développement a aussi créé de nouveaux métiers «humains». Et la patte de l’homme reste très présente même pour des quantités conséquentes, que ce soit pour la phase de développement, l’assemblage, la terminaison ou le contrôle. Les technologies peuvent être aussi performantes que possible, il y aura toujours cet aspect «subjectif», fondamentalement humain.