ans l’ombre des grandes maisons, les spécialistes du mouvement jouent un rôle de plus en plus stratégique. Face à une industrie confrontée à une pression normative inédite - de la conformité REACH aux enjeux de cybersécurité et de durabilité -, ils doivent conjuguer innovation technique, agilité industrielle et vision à long terme. Vaucher Manufacture fait partie des motoristes qui sont montés en puissance avec le nouvel âge d’or ouvert pour l’horlogerie mécanique au début des années 2020.
Parmi les principales familles de mouvements de Vaucher Manufacture, manufacture particulièrement réputée pour ses capacités de personnalisation, ses mouvements fins et élégants, ses micro-rotors et ses finitions de haute horlogerie, figurent le 3000 (classique automatique), le 5401 (extra-plat à micro-rotor, 2,6 mm d’épaisseur), le 6710 (chronographe intégré, également disponible avec sa fonction rattrapante), le 3024 (tourbillon automatique), le 5440 (tourbillon extra-plat), ainsi que le 4200 (automatique grande autonomie, homologué pour 10 ans avec une réserve de marche de 65 heures).
Pour le CEO de la manufacture, Jean-Noël Lefevre et son directeur du développement Stéphane Oes, cette transformation passe autant par l’anticipation des futures réglementations que par une refonte en profondeur des architectures de calibres. Car le risque pour les motoristes, comme toute la sous-traitance horlogère, est de faire office de valve de décompression lorsque les maisons enregistrent une baisse de la demande.
Alors, qu’il s’agisse de réserve de marche accrue sans compromis sur la finesse, de modularité poussée, mais surtout d’homologation et de fiabilité, l’objectif est clair: garder une longueur d’avance sur le marché. Et nouer des relations de long terme sur la R&D, comme le montrent encore récemment la squelettisation de la H08 de Hermès ou le développement de l’impressionnante Monaco Evergraph de TAG Heuer, tous deux réalisés en collaboration avec Vaucher Manufacture. Si seulement ils pouvaient révéler l’étendue de leurs réalisations! Notre entretien.
Europa Star: Vous travaillez avec un grand nombre de marques, sur des développements mouvements exclusifs en particulier. Comment vous adaptez-vous à des demandes aussi variées?
Jean-Noël Lefevre: Plus que de nous adapter aux marques, nous cherchons à anticiper leurs besoins. Cela touche la technique – les nouvelles demandes de chronométrie ou les attentes sur la réserve de marche par exemple – mais cela va au-delà dans un environnement très normatif, jusqu’à des sujets très variés: la conformité REACH, la cybersécurité, la RSE… Un point essentiel aujourd’hui est la fiabilité. Par exemple, nous avons introduit une garantie de huit ans bien avant qu’elle ne devienne une attente forte du marché. Aujourd’hui, 52% des mouvements que nous livrons à nos partenaires sont homologués pour dix ans.
Stéphane Oes: Cette anticipation passe aussi par des choix industriels qui vont au-devant de nouvelles normes. Concernant la possible interdiction du plomb à terme, par exemple, nous avons déjà 95% de nos ponts et platines qui sont réalisés en laiton sans plomb, et nous travaillons activement à supprimer d’autres substances comme le béryllium ou certains PFAS. L’objectif est clair: 100% de nos calibres seront homologués à dix ans d’ici 2030, tout en étant en avance sur les futures contraintes réglementaires.
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- Le calibre 3000 (classique automatique)
Justement, concernant cette pression normative qui s’intensifie, est-ce déjà un critère déterminant pour vos clients?
Jean-Noël Lefevre: Ce n’est pas encore le critère de sélection majeur, mais c’est un sujet extrêmement sensible. Les grandes maisons y prêtent une attention croissante. Nous voulons éviter de subir ces évolutions et ne jamais nous retrouver dos au mur.
Stéphane Oes: Prenez les PFAS: la réglementation REACH laisse théoriquement plus d’une décennie pour s’adapter, mais nous visons une suppression complète d’ici 2030. C’est aussi une question de crédibilité industrielle. Nos fournisseurs commencent à évoluer dans ce sens, et nous espérons atteindre le 100% sans plomb dès 2027.
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- Le calibre 4200 (automatique grande autonomie, homologué pour 10 ans avec une réserve de marche de 65 heures)
Sur le plan technique, quelles sont aujourd’hui les attentes prioritaires des marques?
Jean-Noël Lefevre: La demande en matière de précision est relativement stable. Le niveau du COSC reste largement satisfaisant pour beaucoup de clients, et tous ne recherchent pas nécessairement des performances supérieures. En revanche, il y a une très forte attente sur la fiabilité, comme souligné, avec des homologations à dix ans et des garanties étendues.
La réserve de marche est aussi un sujet clé, mais avec une contrainte forte: ne pas pénaliser l’épaisseur. Les marques veulent des montres toujours plus fines, tout en espérant atteindre trois jours d’autonomie.
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- Le calibre 5401 (extra-plat à micro-rotor, 2,6 mm d’épaisseur)
Une forme de quadrature du cercle… Comment répondez-vous à cette tension entre finesse et performance?
Stéphane Oes: Nous avons entrepris une modernisation complète de nos mouvements. Dès l’année prochaine, tous nos calibres offriront une réserve de marche minimale de 65 heures. Cela inclut nos développements extra-plats, avec des épaisseurs de 2,6 mm, et 3,9 mm pour des calibres plus classiques.
Nous travaillons beaucoup sur l’optimisation des barillets et sur l’architecture des mouvements. Cela nous permet de structurer notre offre autour de trois grandes familles – extra-plat, trois aiguilles classique et chronographe – auxquelles viennent s’ajouter des complications.
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- Le calibre 6710 (chronographe intégré)...
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- ...également disponible avec sa fonction rattrapante, ici en titane.
La modularité est naturellement au cœur de votre stratégie…
Jean-Noël Lefevre: Absolument. Nous développons des plateformes de mouvements totalement modulables. Cela permet à nos partenaires de décliner les calibres selon leurs propres besoins créatifs: squelettage, ajout de modules, complications...
Stéphane Oes: Nous collaborons étroitement avec des marques horlogères emblématiques et toute notre collection de mouvements de base devient un véritable terrain d’expression, permettant d’intégrer des fonctions et complications supplémentaires. Nous avons la capacité de co-développer avec nos clients des solutions créatives, tant sur le plan esthétique que technique, tout en intégrant leurs innovations dans nos mouvements industriels.
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- Le calibre 3024 (tourbillon automatique)
Comme presque toute l’industrie, vous travaillez également sur des problématiques de résistance au magnétisme. Où en êtes-vous dans cette quête?
Stéphane Oes: C’est un axe majeur. La magnétisation reste l’une des principales causes de dérive des montres mécaniques. Nous avons anticipé ces enjeux dès 2020 avec des homologations spécifiques, en collaboration notamment avec Atokalpa pour les organes réglants.
Nous préparons un mouvement trois aiguilles classique intégrant des solutions amagnétiques supérieures aux normes actuelles. La norme NIHS est en cours de révision, et nous voulons être prêts avant qu’elle n’évolue.
Mais par différentes protections, l’accès à l’échappement silicium reste largement réservé au consortium qui l’a développé. Comment faites-vous?
Jean-Noël Lefevre: Nous nous autorisons des prototypes pour acquérir du savoir-faire et anticiper les évolutions. Nous ne commercialisons pas de mouvements à échappement et spiraux silicium, mais ces développements nous permettent d’être prêts le moment venu.
Stéphane Oes: Nous sommes capables d’intégrer, fiabiliser et industrialiser d’autres technologies innovantes en collaboration avec nos clients, comme récemment l’intégration des spiraux carbone pour la montre TH80-00 avec TAG Heuer. Et nous suivons avec attention les nouvelles certifications type COSC Excellence et les tendances du marché. Notre rôle est de répondre aux attentes de nos clients, tout en restant force de proposition.
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- Le nouveau calibre VMF 5500 qui sera présenté à l’EPHJ: 2,60 mm d’épaisseur, 65 heures de réserve de marche, 100% personnalisable et garanti 8 ans.
Enfin, quels sont vos prochains lancements majeurs?
Stéphane Oes: Nous allons présenter un nouveau mouvement extra-plat dès cette édition de l’EPHJ. Le calibre extra-plat 5500 viendra remplacer le 5401 en conservant les mêmes dimensions pour assurer la compatibilité avec les montres existantes, mais repensé entièrement du point de vue technique pour offrir une réserve de marche de 65h, une fiabilité de 10 ans et une modernisation complète afin d’améliorer les performances industrielles et anticiper les contraintes de réglementation REACH.
Jean-Noël Lefevre: Ces développements s’intègrent dans notre ambition stratégique d’offrir des mouvements fiables, durables et modulables, tout en gardant une longueur d’avance sur les attentes du marché.


