epuis sa création en 1973, le Contrôle Officiel Suisse des Chronomètres (COSC) a certifié près de 57 millions de mouvements, dont 2,1 millions pour la seule année 2025. L’institution occupe une position centrale dans l’écosystème horloger helvétique.
Mais l’environnement dans lequel évolue cette association à but non lucratif et d’utilité publique a justement été profondément bouleversé en un demi-siècle. Et le COSC, lui aussi, doit s’adapter à cette nouvelle réalité, celle d’une horlogerie suisse toujours plus exclusive.
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- Simulation de porté par bras robotisé
Par effet miroir, c’est donc une forme de montée en gamme qu’opère elle aussi l’institution en introduisant l’ «Excellence Chronometer» et ses critères resserrés. Cette fois, ce n’est plus seulement le mouvement qui est évalué, mais la montre terminée dans son ensemble. Une fois le mouvement préalablement certifié chronomètre, la montre emboîtée est soumise à cinq jours supplémentaires de tests, conçus pour reproduire des conditions d’utilisation proches de la réalité.
Au-delà d’une précision renforcée – désormais comprise entre −2 et +4 secondes par jour contre −4 et +6 secondes pour la norme classique – cette nouvelle certification introduit ainsi plusieurs nouveaux paramètres: simulation de porté réel, résistance magnétique jusqu’à 200 gauss et contrôle effectif de la réserve de marche. Notre entretien.
Europa Star: Quand verra-t-on les premières pièces portant le nouveau label Excellence Chronometer du COSC?
Andreas Wyss: Nous sommes actuellement dans la phase d’accréditation du label. L’objectif est de pouvoir certifier officiellement les premières pièces en septembre-octobre 2026. Toutes les prestations doivent être validées par le Service d’accréditation suisse, le SAS. Nous devrions être audités en juin. Il restera certainement encore certaines non-conformités mineures à résoudre, mais nous espérons être prêts pour l’automne.
Parmi les changements majeurs, cette certification portera sur des montres complètes et non plus uniquement sur des mouvements.
Exactement. Aujourd’hui, le COSC certifie déjà les mouvements chronomètres selon la norme ISO 3159. Avec Excellence Chronometer, nous allons plus loin: nous certifierons des montres terminées, des «têtes de montre», avec des tests beaucoup plus proches des conditions réelles de porté.
Le marché est-il vraiment prêt pour ces critères? La barre n’est-elle pas trop haute pour beaucoup de marques?
Si nous avons décidé de lancer cette certification allant au-delà de la norme ISO 3159, c’est justement parce que, depuis une dizaine d’années, cette question revenait régulièrement. Aujourd’hui, très clairement, le marché est demandeur. Plusieurs clients nous ont dit que cette approche était davantage orientée vers le client final, avec une volonté de le rassurer grâce à une certification neutre et indépendante.
Toute la difficulté de l’exercice était de trouver des limites suffisamment exigeantes pour avoir du sens, tout en restant atteignables moyennant des efforts industriels réalistes. Par exemple, si nous avions imposé du -1/+1 seconde par jour, très peu de marques auraient pu suivre. Les retours que nous avons aujourd’hui vont plutôt dans le sens que les critères sont exigeants mais cohérents.
Qui seront vos premiers clients pour l’Excellence Chronometer?
Au départ, nous aurons probablement principalement des marques déjà clientes du COSC, qui ajouteront cette certification à certaines collections. Nous comptons plus de 60 marques clientes. Mais au total, nous certifions environ 40% des mouvements mécaniques exportés de Suisse; cela signifie que 60% ne le sont pas. Nous espérons évidemment intéresser aussi ces marques-là. C’est l’un des enjeux de cette évolution.
La première montre portant ce label entrera sans doute dans l’histoire de l’horlogerie. De quoi créer de la compétition…
C’est logique de penser qu’il pourrait y avoir une forme de compétition autour de l’Excellence Chronometer. Mais notre rôle n’est pas marketing: nous sommes là pour certifier. Nous sommes une association neutre, indépendante et à but non lucratif. Les inscriptions se feront selon le principe du «first come, first served». Nous conseillons surtout aux marques intéressées de commencer à effectuer des tests en amont.
Quels sont les nouveaux critères qui suscitent le plus de questionnements chez les marques?
Le grand point d’interrogation concerne clairement la résistance au magnétisme. Le seuil de 200 gauss est déjà extrêmement exigeant pour une grande partie de l’industrie. Aujourd’hui, beaucoup de montres sont conçues autour d’exigences d’environ 60 gauss. C’est le critère actuel de la norme ISO 764 (montres résistantes au magnétisme). Concrètement, passer à 200 représente un saut énorme.
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- Test de magnétisme
Pourquoi avoir choisi précisément 200 gauss?
Parce qu’à ce niveau, on est dans les interactions réelles avec des objets du quotidien. Avec Excellence, nous imposons une marche résiduelle de ±10 secondes par jour après exposition magnétique, soit un niveau environ trois fois plus strict que pour la norme ISO. Le magnétisme représente à lui seul six critères éliminatoires. La montre est exposée selon trois orientations différentes. Après chaque exposition, nous analysons la marche résiduelle, puis nous démagnétisons avant de recommencer. La montre ne doit jamais s’arrêter sous champ magnétique. C’est éliminatoire.
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- Démagnétiseur
Quels autres tests composent cette certification?
Le mouvement seul est d’abord testé selon le protocole chronomètre classique. Pendant quinze jours, nous analysons l’influence des positions sur la précision dans cinq positions différentes. Puis viennent trois jours de tests de température sur le mouvement seul. Ce socle-là existe déjà: c’est notre base chronomètre actuelle. Ensuite le mouvement est emboîté pour les trois nouveaux tests majeurs qui composent l’Excellence Chronometer.
Lesquels?
Le plus important est probablement la simulation de porté réel. Nous avons développé un protocole basé sur les habitudes de porté d’un échantillon d’environ 1’000 personnes. Pendant 24 heures, la montre alterne différentes positions représentatives d’un porté réel: deux heures dans une position, une heure dans une autre, puis trois heures dans une troisième, etc. Nous sommes dans une logique semi-statique, semi-dynamique, beaucoup plus proche de la réalité quotidienne. À l’issue de cette simulation, la marche de la montre doit rester dans une tolérance de -2/+4 secondes par jour. Puis viennent le test magnétique évoqué avant et enfin le contrôle de réserve de marche, afin de vérifier que la réserve annoncée par la marque correspond réellement à ce que le client obtiendra au poignet.
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- Contrôle de la réserve de marche
Ne craignez-vous pas que la norme Excellence ne dévalorise la norme classique, avec une sorte de système à deux vitesses?
Nous ne voyons absolument pas cela comme un système à deux vitesses. La certification chronomètre classique existe depuis plus de cinquante ans. Elle reste très pertinente. À côté de cela, Excellence apporte quelque chose de supplémentaire. Au sein d’une même marque, on pourrait parfaitement avoir plusieurs gammes de produits et donc plusieurs niveaux de certification. Les deux approches peuvent cohabiter.
Cette évolution pourrait-elle influencer l’ISO, dont la norme chronométrique est souvent critiquée comme trop faible?
Nous espérons évidemment que notre travail puisse inspirer l’évolution future des standards. Mais l’ISO est un organisme international complexe, avec des représentants de nombreux pays, y compris certains sans industrie horlogère. Dans le groupe technique horloger TC 114, la Suisse est représentée par la FH, dont nous sommes membres.
Cette certification restera-t-elle un produit de niche, exclusif et loin des volumes de la certification classique?
Au départ, probablement oui. Même pour la certification classique, nous avons mis du temps pour passer d’environ 200’000 pièces testées par an à nos débuts en 1973 jusqu’aux deux millions de certificats atteints à partir de 2018. De plus, les contraintes sont beaucoup plus fortes lorsqu’on travaille sur des montres complètes. En cas d’échec, il faut rouvrir la montre, intervenir à nouveau. Les enjeux industriels sont nettement plus importants. Les premières marques réserveront donc probablement cette certification à des produits d’excellence. Mais à long terme, si le marché le demande, rien n’exclut une montée en puissance importante.


