uropa Star: Historiquement, la course des horlogers à la maîtrise chronométrique a commencé il y a bien quelques siècles…
Denis Asch: Le spiral fête ses 350 ans, l’échappement adapté aux montres, ses 270 ans. La révolution des matériaux, des alliages et des processus de fabrication a commencé depuis bien longtemps mais elle n’a jamais cessé d’avancer et avance toujours. Car aussi inventifs et novateurs qu’ils soient, les horlogers sont toujours à la recherche du graal chronométrique et mécanique. Beaucoup l’ont «presque» trouvé, mais ils se heurtent tous au même souci: la constance dans le temps, la montre portée.
C’est tout le problème de la rigueur chronométrique dans la durée?
Toutes les certifications, qu’elles soient officielles, tels le COSC, METAS, et autres, comme toutes les certifications garanties par les marques elles-mêmes, ou celles indépendantes, affichent des résultats qui sont une photo «à l’instant t».
La grande majorité des marques organisent leurs propres tests de fiabilité et de vieillissement en simulant le style de mouvements et d’accélérations que la montre pourrait subir au poignet. De telle façon qu’au moment de l’achat, au J1 symbolique pour le client, les critères seront fidèles aux caractéristiques affichées.
Dans quelle mesure la performance chronométrique est-elle importante pour le collectionneur?
Les profils de collectionneurs sont très différents. Certains n’y accordent que peu d’attention, d’autres se montrent très pointilleux sur la stabilité à moyen et long terme de la chronométrie, d’autres encore sont très inquiets quant à la pérennité de leurs grandes complications, à la possibilité de révisions futures.
Bien des mouvements qui équipent ce type de montres misant sur une chronométrie optimisée ne sont pas du tout conventionnels. Ils sont souvent le fruit de recherches poussées de maîtres horlogers indépendants. Pour rassurer le collectionneur, ceux-ci doivent aussi organiser le passage de flambeau, la transmission de leur savoir.
Mais par ailleurs, de grandes marques industrielles font aussi de la recherche de pointe. Leur avantage est qu’elles disposent de plus de moyens et se donnent plus de temps pour parvenir à fiabiliser scientifiquement et industriellement leurs avancées. Les indépendants ont une approche plus «empirique».
Alors, plus précisément, quels sont encore aujourd’hui les champs d’exploration de la recherche chronométrique mécanique?
La recherche de la chronométrie idéale est un savant mélange et délicat équilibre entre résolution de problèmes techniques et la compensation des effets néfastes. Les horlogers les plus inventifs et ingénieux combattent toujours les mêmes ennemis naturels, qui n’ont jamais changé: chocs, magnétisme, gravité, frottements, écarts de température et étanchéité. Ces ennemis sont combattus constamment depuis que la montre est portée au poignet. Ceci dit, les «armes» pour les combattre ont évolué – même si le fondement théorique est resté le même (à quelques exceptions près, voir plus loin la montre Grand Seiko).
Et quelles sont ces «armes»?
Dans de nombreux domaines, il y a eu des progressions. Prenons le magnétisme, par exemple, l’exposition aux sources de magnétisme a considérablement augmenté mais les recherches pour s’en protéger se sont nettement accrues. Les matériaux, les nouveaux alliages, les traitements, l’introduction du silicium, beaucoup de pistes permettent de trouver de nouvelles réponses aux «ennemis» de la chronométrie, que ce soit en termes de frottements, de lubrification, de légèreté. Par exemple, le titane s’était invité dans l’habillage des montres depuis presque 50 ans. Mais il a mis beaucoup de temps pour être utilisé dans la fabrication des composants, alors qu’il est plus léger que bien d’autres matériaux et réclame donc moins d’énergie pour être mis en mouvement: un avantage certain pour la régulation chronométrique. C’est comparable au rendement énergétique dans l’automobile ou l’aviation: plus un engin est lourd, plus le moteur aura de la peine à le propulser.
Mais on pourrait évoquer de nombreux autres domaines: la géométrie des pièces, la constance de l’alimentation énergétique, l’optimisation des transmissions, etc…
Sans parler du silicium qui a révolutionné – ou du moins solutionné – quelques-uns des problèmes récurrents rencontrés par les horlogers: lubrification, magnétisme, notamment…?
Le silicium est présent dans nos montres depuis un quart de siècle, et ses traitements ont permis d’atténuer sa fragilité d’origine. Il a de nombreuses qualités mais garde néanmoins certaines contraintes, malgré les recherches récentes. Par exemple, il est difficilement ajustable, malléable ou réparable comme le sont la majorité des matériaux utilisés en l’horlogerie. Et l’oscillateur complet en silicium doit encore être fiabilisé.
A vous entendre, la chronométrie est une question insoluble?
C’est certainement une «histoire sans fin». Mais les progrès sont réels, les recherches souvent passionnantes. Dans cette recherche de la précision «ultime» – et dans la durée, j’insiste sur ce point majeur – il faut encore fiabiliser les avancées dans de nombreux domaines: la réserve de marche, la robustesse, l’étanchéité, la résistance au magnétisme…
Comme vous l’avez souligné, il y a d’un côté la recherche menée par les indépendants, qui va souvent chercher ses solutions du côté de la «complexité», et de l’autre celle, plus industrielle et «simplificatrice», de certaines grandes marques…
Tout dépend de ce que vous cherchez, de ce qui vous intéresse. Et de ce dont vous avez besoin. Personnellement, j’admire et j’estime nombre de pistes et de recherches effectuées par des indépendants très novateurs. Mais je dois reconnaître que les performances chronométriques atteintes par de grandes marques comme Rolex et Omega sont tout à fait remarquables. Et, pour prendre Rolex en exemple, ces progrès considérables – qui s’approchent du zéro déviation - ont été effectués sur des mouvements «standards», si l’on peut dire, soit un train de rouage classique, barillet, mobiles de transmission, échappement à ancre, sa roue et son balancier.
Quel est le futur de la chronométrie?
La chronométrie actuelle repose sur de grands principes fondateurs définis il y a quelques siècles, grâce à notamment à un ébéniste anglais, horloger autodidacte... De ce point de vue, l’horlogerie reste une exception. Elle est le fruit d’une longue et ininterrompue lignée d’hommes et de femmes qui ont graduellement amélioré l’art et la science mécanique. La clé de cette pérennité est dans la transmission des savoirs et des pratiques. Tant que celle-ci est assurée, les montres mécaniques ont encore un avenir radieux devant elles.


