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Horlogerie: une solidarité en demi-teinte

CHRONIQUES DU CORONAVIRUS

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mai 2020


Horlogerie: une solidarité en demi-teinte

De nombreuses actions de solidarité privées, émanant des plus grandes fortunes ou entreprises globales, pallient aujourd’hui les faillites d’Etats qui n’ont pas prévu l’ampleur de la crise. Encore plus nombreuses surgissent de petites initiatives quotidiennes, à l’impact tout aussi réel. Par rapport à d’autres industries du luxe, comme la mode, l’automobile, ou la parfumerie, l’horlogerie ne se distingue cependant guère par ses actions de solidarité, qu’il s’agisse d’aider à lutter contre la pandémie ou de maintenir le tissu industriel. Sauf quelques exceptions tout à fait remarquables.

L

es effets de la pandémie historique à laquelle le monde fait face seront certainement durables, y compris dans nos esprits: aurons-nous appris à vivre avec davantage de modération et de frugalité, tout en appréciant davantage le plein air? Ou au contraire nous empresserons-nous de pratiquer un retour à la «normale», avec ce que cela peut comprendre de stress et d’excès?

Une chose est sûre: comme en temps de guerre, c’est face à l’adversité que tous les masques tombent. Quelles actions d’entraide et de solidarité font jour? Quelles réactions marquent un esprit individuel exacerbé? Qui «fait corps» avec le temps de crise, dans la mesure de ses moyens, et qui fait le dos rond en espérant que ce mauvais moment passe et que tout recommence comme avant? La nature humaine est ambiguë, tourmentée, paradoxale, et très certainement, cette bataille se livre au sein-même de chacun d’entre nous!

On peut se réjouir des nombreuses actions de solidarité privées annoncées jour après jour, de grande échelle face à un événement lui aussi global. Par leur dimension, certaines, comme le milliard de dollars reversé par Jack Dorsey, le fondateur de Twitter, ou les dizaines de millions de masques commandés par LVMH dès mars, révèlent aussi les failles d’Etats mal préparés à la crise. Or, comme le veut l’adage, «gouverner, c’est prévoir». Des initiatives privées prennent toujours plus le pas là où l’Etat a failli.

La nature humaine est ambiguë, tourmentée, paradoxale, et très certainement, cette bataille se livre au sein-même de chacun d’entre nous!

Cette faillite des Etats, et l’intervention à leur place d’acteurs privés, pose bien entendu de grandes interrogations sur la nature de la légitimité démocratique. Mais la situation n’étonne guère, avec un système économique qui a produit des inégalités telles qu’un seul homme, Jeff Bezos, le patron d’Amazon, est plus riche qu’un Etat comme le Maroc et ses 35 millions d’habitants. Ramenons cela à l’échelle suisse: les dix principales fortunes du monde disposent d’un avoir dépassant le PIB de la Confédération. Avec le budget d’un Etat, on peut agir comme un Etat... et en temps de crise, cela semble bienvenu, quoiqu’on en dise.

Puisque l’on évoque la Suisse, parlons de l’industrie horlogère! Quelles actions ont été prises, tant pour aider à lutter contre la pandémie (ce que l’on pourrait appeler la solidarité «externe») que pour maintenir le tissu industriel (que l’on appellera la solidarité «interne», propre à l’écosystème horloger)? Tour d’horizon.

Solidarité externe

Par rapport à d’autres industries du luxe et du «non essentiel», l’industrie horlogère n’a pas fait la preuve, il faut bien le dire, d’une spontanéité à toute épreuve dans la solidarité envers la lutte contre la pandémie. Les secteurs de la maroquinerie, de la bijouterie, de la parfumerie ou de l’automobile ont rapidement mis en place des actions visant à «détourner» une partie de leur production de biens non essentiels vers celle de produits de première nécessité en période de crise.

On pense bien sûr à la production de masques par Louis Vuitton, celle de gel hydroalcoolique par Bulgari, ainsi que les initiatives du même calibre prises par Chanel ou Hermès. En Suisse, les géants du parfum Givaudan et Firmenich produisent des tonnes des gel antibactérien, qu’ils livrent aux hôpitaux.

Sur la partie visible de l’iceberg, les horlogers suisses, japonais ou d’autres contrées ne font pas preuve d’un activisme forcené dans la lutte contre la pandémie, qui risque pourtant de laisser une trace indélébile.

Pas de «détournement» du même calibre, pour l’heure, au sein des sociétés horlogères - ou alors tout s’est fait dans les coulisses, très discrètement - malgré un outil industriel de très haute qualité. Ce que déplore d’ailleurs notre confrère Grégory Pons (BusinessMontres), qui exhorte depuis des semaines déjà les horlogers à faire preuve de plus de créativité en la matière, par exemple en s’engageant dans la fabrication de composants pour respirateurs. Exemples à l’appui, tirés de l’industrie automobile, que l’on compare sans cesse à l’horlogerie: comme le rapporte CNN, les ingénieurs de Mercedes ont élaboré «en moins de 100 heures» un appareil d’assistance respiratoire. Le constructeur italien Lamborghini conçoit désormais des masques et des moyens de protection grâce à l’impression 3D!

Quelques exceptions existent néanmoins dans le circuit horloger: ainsi du sous-traitant suisse BCD Microtechnique, spécialisé dans les instruments de mesure pour l’industrie horlogère, qui a commencé à concevoir des appareils respiratoires. Ou de l’horloger britannique Bremont, qui s’est dit prêt à faire de même, dans un pays dont le Premier ministre lui-même a dû être placé aux soins intensifs (dont il est sorti depuis lors)...

Une initiative récente intéressante vient de la marque belge de haute horlogerie Ressence: elle s’est associée à Sotheby’s pour lancer un concours en vue de la création d’une montre unique, une interprétation de la Type 1 Slim (cliquer ici pour participer), qui sera proposée aux enchères à Hong Kong le 11 juillet. Les bénéfices seront reversés au programme de recherche Covid-19 de l’université de Louvain.

Quant à un autre horloger belge, Ice-Watch, jamais à court d’idées sous l’impulsion de son fondateur Jean-Pierre, il s’est reconverti temporairement en négociant de masques de protection, qu’il commande via son bureau chinois pour les acheminer jusqu’en Europe. Une manière de maintenir ses employés occupés.

Il faut également noter plusieurs initiatives de la part de la plateforme de vente de montres de collection A Collected Man. Deux en particulier ont été mises à l’enchère avec des revenus allant directement au Wellcome Trust qui finance la recherche d’un vaccin contre le Covid-19: une impressionnante illustration de la première montre de François-Paul Journe réalisée par Julie Kraulis d’une part, une série limitée de dix magnifiques modèles Urban Jürgensen Big 8 London Limited Edition d’autre part.

En ce qui concerne la lutte contre le coronavirus, les horlogers ont de fait plutôt misé sur des dons à des associations venant en aide aux victimes. La Croix-Rouge suisse semble venir en priorité parmi les bénéficiaires de ce type de soutien: la marque horlogère indépendante Mauron Musy, elle-même de petite taille, fait un bel effort en reversant 10% de ses ventes à l’organisme. Pour chaque montre commandée en ligne, Frédérique Constant (groupe Citizen), reverse quant à elle 100 CHF à la Croix-Rouge suisse. La société indépendante Louis Erard attribue pour sa part 15% du produit de ses ventes de montres en ligne au fonds de lutte contre le COVID-19 mis en place par l’OMS.

D’autres dons, actions et initiatives se sont certainement engagées en coulisses, sans que nous n’en ayons encore connaissance, et peut-être n’en saurons-nous jamais rien, dans une discrétion tout helvétique. Chapeau à eux! Sur la partie visible de l’iceberg, néanmoins, les horlogers - qu’ils soient du reste suisses, japonais ou d’autres contrées - ne font pas preuve d’un activisme forcené dans la lutte contre la pandémie, qui risque pourtant de laisser une trace indélébile.

En ce qui concerne la lutte contre le coronavirus, les horlogers ont plutôt misé sur des dons à des associations venant en aide aux victimes.

Solidarité interne

Les horlogers seraient-ils plus actifs dans ce que l’on peut appeler la «solidarité interne», c’est-à-dire les initiatives en faveur du maintien du tissu industriel horloger mondial? Les fermetures de boutiques et d’ateliers de sous-traitants menacent directement la reprise future de l’activité horlogère - toute disparition fragilisant l’ensemble de l’édifice, de la production des premiers composants jusqu’à la vente finale.

Si l’on n’a pas vraiment vu d’actions transversales à l’échelle de la communauté horlogère*, les sociétés horlogères ont surtout agi en essayant de maintenir l’emploi au sein de leurs propres structures. A l’inverse de Chanel, qui a renoncé au recours au chômage partiel, tout comme Hermès, le cas de figure le plus fréquent est le recours à l’aide de l’Etat, via le chômage partiel, pour maintenir l’emploi au sein du tissu industriel horloger suisse.

Les sociétés horlogères ont surtout agi en essayant de maintenir l’emploi au sein de leurs propres structures, sous certaines limites.

Une pratique qui n’est en soi guère nouvelle, le recours à cet instrument étant fréquent au sein d’une branche affectée historiquement par des cycles d’affaires très variables et sensibles aux fluctuations monétaires et géopolitique. C’est plutôt l’étendue de ces demandes qui est aujourd’hui inédite, entraînant d’ailleurs la Confédération à édicter des mesures d’assouplissement et mettre en place une aide économique d’urgence. Au moins 15% de la population active suisse se trouve désormais au chômage partiel. Les sociétés horlogères agissent dans ce contexte plus large.

La situation paradoxale des médias

Parmi les acteurs traversant cette crise, nous nous devons d’évoquer la situation particulière - et paradoxale - des médias, dont nous faisons partie. Jamais sans doute des médias de qualité n’auront été aussi importants afin de couvrir les développements et conséquences de cette pandémie inédite, mais jamais ils n’auront été aussi fragiles, du fait de la chute des revenus publicitaires. Le passage progressif aux abonnements payants ne suffit pas, dans la plupart des cas, à compenser les pertes publicitaires, qu’il s’agisse du petit journal local ou du grand quotidien international.

En Suisse, le Conseil fédéral a refusé d’accorder une aide d’urgence aux médias, pour ne pas favoriser une branche économique par rapport à une autre. Conscient malgré tout des enjeux du maintien d’une information de qualité, le gouvernement s’est en revanche engagé sur la voie d’un soutien structurel qui devrait voir le jour dès 2021 - un projet sur lequel le Parlement devra encore statuer.

Jamais sans doute des médias de qualité n’auront été aussi importants, mais jamais ils n’auront été aussi fragiles.

A notre échelle, nous avons pu observer une belle éthique des affaires de la part de nos partenaires, avec - pour la grande part - un maintien des collaborations engagées. Espérons qu’il en aille de même pour tout le tissu industriel. Les signes de soutien, discrets, restent nombreux et enthousiasmants. Ensemble, seulement, nous nous en sortirons. Nous remarquons néanmoins également des commandements impératifs d’annulations, sans dialogue, qui n’honorent guère les marques en question. Tout est affaire de dialogue, au final: de l’humanité en temps de crise!

Risques de réputation

Là réside aussi l’un des autres paradoxes de cette période étrange: un grand nombre de marques horlogères habituellement très volubiles sur leurs propres mérites se retrouvent soudainement aphones. Beaucoup hésitent - et le choix est délicat: faut-il ou non communiquer les nouveautés? Il semble y avoir autant de stratégies que de marques. Certaines, voulant conserver une communication «comme si de rien n’était», tombent à côté.

La majorité des sociétés horlogères se ressemblent néanmoins sur un point: elles font preuve de discrétion dans la période actuelle, sans doute pour éviter toute maladresse. Mais est-ce la bonne stratégie à adopter? Trop en faire comporte bien sûr des risques. Mais ne pas exprimer une forme de solidarité, est-ce pour autant viable?

Tout est affaire de dialogue, au final: de l’humanité en temps de crise!

L’horlogerie se construit aujourd’hui autant sur une image, une mémoire, un certain génie collaboratif, que sur la technique pure et dure. Et l’industrie horlogère a prouvé, au fil de son histoire, sa grande capacité de résilience face à des crises tant économiques, géopolitiques que technologiques.

Elle fait aujourd’hui face à un nouveau défi: la crise pandémique, dans un environnement général où la notion de responsabilité sociale des entreprises gagne en importance. L’horlogerie produit des objets qui ne sont pas «hors sol» ni «hors temps», mais le reflet de leur époque. Alors, mettons en chantier la constitution d’une communauté globale horlogère résiliente et solidaire en temps de crise!

*Europa Star a lancé une initiative de soutien aux détaillants horlogers fermés dans le monde sur les six prochains mois.

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