Horlogerie et environnement


Où figure l’horlogerie sur l’échelle de durabilité?

ANALYSE

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février 2022


Où figure l'horlogerie sur l'échelle de durabilité?

Face à l’évidence de la surexploitation des ressources naturelles et du dérèglement climatique, la problématique d’un développement durable devient de plus en plus cruciale. Toutes les industries et activités humaines sont concernées. L’horlogerie, et le luxe en général, n’échappe pas à cette logique. Ainsi, depuis plusieurs années, le thème de la «responsabilité sociale et environnementale» (RSE) se fait plus pressant, voire incontournable. Quel est l’enjeu pour l’horlogerie? Que représente-t-elle dans la pression mise sur l’environnement au sens large? Comment assumer sa part de responsabilité? En quoi la RSE est-elle une opportunité pour la filière? Analyse.

L’

horlogerie est, par essence, durable. Comme le luxe, elle se définit dans une rareté, donc une économie de matière, et dans une durée d’utilisation longue à l’opposé de la consommation «jetable». C’est un atout indéniable. Il existe cependant une faille structurelle liée à l’origine des ressources utilisées et à la répartition des marges issues de la vente.

Comme le précise Céline Dassonville, fondatrice et CEO d’Ethiwork, un cabinet de conseil pour la promotion de changements positifs environnementaux et sociaux établi à Paris: «L’acte de naissance de nombreux produits de l’horlogerie et du luxe se situe à la mine. L’impact sur la terre, la biodiversité et les populations locales ne peut être sous-estimé. De même, les émissions de CO2 (ou équivalent) de toute la chaîne de production doivent être pris en compte.»

Céline Dassonville, CEO, Ethiwork
Céline Dassonville, CEO, Ethiwork

L’étude WWF «Impact de l’or» de novembre 2021 insiste sur le poids énorme de l’horlogerie et de la joaillerie dans la consommation et la production d’or. En effet, sur la demande globale du précieux métal de 4’500 tonnes (chiffres 2019), les deux secteurs connexes représentent entre 2’100 et 2’400 tonnes. Ajoutez à cela les 100’000 tonnes de gravats produits pour extraire une tonne du précieux métal, ainsi que les 12’500 tonnes d’émissions de CO2 nécessaires à la production de cette même tonne et la responsabilité du secteur est claire.

Sur la demande globale annuelle d’or de quelque 4’500 tonnes, l’horlogerie-joaillerie en représente environ la moitié, entre 2’100 et 2’400 tonnes.

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Le lien écrasant entre or et mercure

Et c’est sans compter la pollution au mercure des sols, des eaux, l’incidence négative sur la flore et la faune, la destruction des forêts et de leurs fragiles écosystèmes. Par exemple, la production aurifère génère 42% des émissions de mercure mondiales contre 21% pour la combustion de charbon ou 10% pour celle de ciment!

L’impact humain est aussi loin d’être négligeable. Le secteur de la production emploie entre 10 et 15 millions d’ouvriers et plus de 100 millions de personnes dépendent de cette activité (larges, petites et entreprise artisanales comprises).

Certains pourraient arguer que seulement 2,6% des 15,7 millions de montres exportées de Suisse sont en métaux précieux. Mais cela représente 35,4% des 21,2 milliards de francs de la valeur des exportations (chiffres FH 2021). Ceci montre l’importance des métaux précieux pour les revenus de l’horlogerie suisse. Et confirme la responsabilité qui incombe au secteur.

Enfin, l’étude WWF relève un autre fait préoccupant: le manque flagrant de transparence de la chaîne d’approvisionnement en la matière. C’est à nouveau un point sur lequel tout le secteur devra oeuvrer.

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Des atouts incomparables pour agir

Mais tout n’est pas négatif. L’horlogerie dispose d’atouts énormes pour tacler le problème en profondeur. Elle produit des objets durables qui peuvent être transmis de générations en générations. Pas d’obsolescence programmée ici. Depuis décembre 2020, les savoir-faire horlogers et la mécanique d’art sont inscrits par l’UNESCO sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

L’horlogerie a cette chance d’évoquer un univers de passion, de rêve. Cela lui confère un immense pouvoir d’influence…dont elle peut se servir pour promouvoir une vision plus équitable et responsable de la consommation. Le secteur est donc dans une position où il peut montrer l’exemple, inspirer les vocations. Et ses marges confortables lui donnent les moyens de ses ambitions.

Le secteur est dans une position où il peut montrer l’exemple, inspirer les vocations. Et ses marges confortables lui donnent les moyens de ses ambitions.

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L’impact encore limité des homologations

Signal fort de l’importance du sujet, les certifications visant à garantir une production d’or responsable se multiplient: le Fairmined depuis 2009, le label Fairtrade depuis 1997, la Swiss Better Gold Association en 2013, les Responsible Gold Mining Principles lancés en 2019 par le World Gold Council, les Codes of Practice de 2019 ou Chains of Custody de 2017 du Responsible Jewellery Council.

Cependant, les quantités concernées par ces homologations sont encore très faibles: 8 tonnes pour la SBGA depuis sa création, 432 kilos pour le Fairmined en 2019! Heureusement, il y a la part grandissante de la matière issue du recyclage: 33% de l’offre d’or depuis les 10 dernières années (chiffres World Gold Council 2021) ou encore 27% de l’or disponible en 2019. Et le recyclage est l’un des moyens pour réduire l’impact de l’industrie.

Les quantités concernées par les homologations restent très faibles: 8 tonnes pour la SBGA depuis sa création, 432 kilos pour le Fairmined en 2019! Heureusement, il y a la part grandissante de la matière issue du recyclage.

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Les multiples vies des montres

L’autre domaine qui connait un développement croissant est l’offre de seconde main qui revêt le triple avantage de perpétuer non seulement les montres mêmes, mais aussi l’attrait pour l’horlogerie en général et surtout d’intégrer la notion de circularité dans la chaîne de valeur de l’industrie. Tous les grands acteurs du secteur s’y sont mis et les offres de plateformes de pre-owned fleurissent autant dans les grands groupes, comme Richemont avec Watchfinder depuis 2018, que dans les marques individuelles, comme Breitling, Audemars Piguet, F.P.Journe ou MB&F, qui structurent de plus en plus leur offre.

L’étude Deloitte sur l’horlogerie suisse de 2021 le confirme: «Le pre-owned se professionnalise. Les marques y voient un marché pour toucher une nouvelle audience. 65% des cadres interrogés mettent en place des stratégies spécifiques pour ce marché. La proportion des consommateurs susceptibles d’acheter ce type de produits a augmenté de 11% par rapport à 2020.»

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Pression future de la demande

Le secteur ne s’y trompe pas: le monde et les consommateurs changent. Cela crée des contraintes, mais aussi des opportunités. Les clients finaux sont de plus en plus conscients des enjeux: 60% prennent en compte l’éco-responsabilité dans leurs décisions d’achats avec le sourcing éthique et l’impact environnemental des matériaux comme aspects les plus importants. La transparence de la chaîne d’approvisionnement et la traçabilité sont cruciales aujourd’hui et dans le futur (Deloitte 2021).

Cette conscience croissante offre un nouveau levier pour créer de la valeur pour les marques. Elle permettra d’engager toujours plus le consommateur et les employés. Les acteurs de l’industrie l’ont bien compris, comme le prouve cette statistique de l’étude Deloitte 2021: 72% des marques investissent de plus en plus dans le développement durable pour réduire leur empreinte carbone et répondre à la demande des consommateurs. Pour Céline Dassonville la logique est même bien plus large: «Un objet qui mesure le temps a une obligation de s’inscrire dans une forme de pérennité et de prendre en compte l’urgence climatique.»

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Innovation à 360°

Tous ces changements poussent aussi à l’innovation pour trouver des solutions adaptées. L’introduction de nouveaux matériaux pour les bracelets et les emballages en est un exemple bien concret. Du carton recyclé au «cuir» en champignon, les initiatives abondent de tous bords. L’or, l’acier ou le platine recyclés se propagent dans les boîtes et les mouvements. Les collaborations avec des associations ou des ONG qui oeuvrent à la conservation de la biodiversité se multiplient.

Céline Dassonville y voit un point de départ, mais estime que la transformation doit aller encore plus loin: «C’est tout un modèle d’affaires circulaire qu’il faut mettre en place dans l’horlogerie. Pas seulement avec les matériaux recyclés, mais aussi en terme de durée de vie étendue des produits, par la seconde main, bien sûr, par les réparations et peut-être aussi par de nouveaux modes de consommation, comme la location.»

Du carton recyclé au «cuir» en champignon, les initiatives abondent de tous bords. L’or, l’acier ou le platine recyclés se propagent dans les boîtes et les mouvements.

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Unir l’horlogerie-joaillerie, possible?

La création de la Watch & Jewellery Initiative 2030, en partenariat avec le Responsible Jewellery Council, lancée en octobre 2021 par Cartier et Kering, montre bien le caractère central de ces préoccupations.

Iris Van der Veken, directrice exécutive du Responsible Jewellery Council, partage sa vision de l’initiative conjointe: «L’agenda 2030 est urgent et nous pensons que collectivement nous pouvons établir des partenariats plus forts pour atteindre les 17 Objectifs de Développement Durable des Nations unies. La mission est d’unir toute la communauté de l’horlogerie et de la joaillerie autour d’objectifs ambitieux et de faire collaborer les marques sur des projets stratégiques qui génèrent un impact tout au long de la chaîne de valeur. S’accorder sur un calendrier commun permettra d’avoir une influence plus grande et de transformer l’industrie pour la rendre plus éco-responsable. Le statu quo n’est plus une option.»

Iris Van der Veken, directrice exécutive du Responsible Jewellery Council
Iris Van der Veken, directrice exécutive du Responsible Jewellery Council

Les objectifs fixés sont ambitieux tant pour la résilience climatique que la préservation de la nature et l’inclusion des communautés dans les chaînes de valeur. Peu à peu, les maisons horlogères réalisent que tous ces investissements pour une horlogerie éco-responsable contribuent à donner encore plus de sens à la montre, bien au-delà de sa fonction initiale - désormais obsolète - de mesure du temps ou son rôle de marqueur social. À long terme, ces actions accroîtront la valeur des marques, créeront des liens de confiance profonds avec les consommateurs, réduiront les coûts de production (qui seront inévitablement sujets à des régulations de plus en plus strictes) et assureront la pérennité des entreprises.

Aujourd’hui, offrir un produit chargé d’histoire et de savoir-faire risque de ne plus suffire. Il faudra désormais continuer à créer des objets beaux et porteurs de sens en ajoutant une dimension incontournable, celle de la sauvegarde de notre environnement et de l’équité des relations économiques. Un effort de transparence devra accompagner toutes les mesures prises afin d’éviter d’être taxé de greenwashing. La révolution est en marche!