Joaillerie et horlogerie


Collectionner les bijoux vintage: une initiation

CONSEILS

septembre 2022


Collectionner les bijoux vintage: une initiation

Comment créer une collection de bijoux vintage quand on ne peut pas s’offrir les joyaux signés de marques prestigieuses qui atteignent des prix record aux enchères? C’est la question que nous avons posée à quelques grands marchands lors du salon GemGenève.

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ans les périodes d’incertitudes et d’inflation, comme celle que nous traversons, et alors que les taux d’intérêts augmentent, il est bon, si l’on en a les moyens, de diversifier son patrimoine. Outre l’or et les pierres précieuses (lire ici), le marché des bijoux anciens et vintage se porte exceptionnellement bien - tout comme, d’ailleurs, celui des montres. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les résultats des dernières enchères et les ventes réalisées lors de salons dédiés.

«Je pense que c’est une sage décision d’investir aujourd’hui dans les joyaux vintage: en 30 ans, les prix ont beaucoup augmenté et en période d’inflation, comme actuellement, les bijoux sont la meilleure chose à posséder», explique Marianne Fisher, propriétaire et directrice de la compagnie Paul Fisher.

Bijoux anciens et vintage vus lors du salon GemGenève en novembre 2021
Bijoux anciens et vintage vus lors du salon GemGenève en novembre 2021

Outre leur valeur d’investissement en période troublée, il y a plusieurs raisons qui expliquent le succès des bijoux anciens. «La première, c’est la rareté, poursuit Marianne Fisher. De plus en plus de personnes apprécient un bijou qui soit différent et unique. Et elles ont pris conscience du fait que la qualité de certains joyaux du passé ne peut plus se retrouver aujourd’hui: il ne serait pas rentable de fabriquer des pièces comme on le faisait autrefois. Dans le passé, les joailliers prenaient le temps de fabriquer leurs bijoux à la main, le coût de la main d’œuvre était moindre et ils utilisaient des pierres qui n’existent plus aujourd’hui. La deuxième raison tient dans le souci de durabilité qui est l’un des enjeux cruciaux de notre époque. L’idée de réutiliser des bijoux qui ont été portés dans le passé s’inscrit dans un modèle de consommation plus vertueux.»

«L’idée de réutiliser des bijoux qui ont été portés dans le passé s’inscrit dans un modèle de consommation plus vertueux.»

Paul Fisher Inc - Bague Harry Winston sertie d'une émeraude de 52ct
Paul Fisher Inc - Bague Harry Winston sertie d’une émeraude de 52ct

Marques moins connues mais pierres aussi rares

Si l’on veut commencer une collection de haute joaillerie vintage aujourd’hui et s’offrir par exemple un collier Zip original de Van Cleef & Arpels ou une parure Art Déco signée Cartier, mieux vaut être à la tête d’une belle fortune. Les prix des joyaux signés par les grands noms de la joaillerie ont pris l’ascenseur. «Les bijoux anciens et vintage sont le nerf de la guerre aujourd’hui lors des ventes aux enchères, confirme François Curiel, président de Christie’s Europe et Asie. Les clients recherchent ces bijoux car ils sont sertis avec des pierres quasiment impossibles à trouver aujourd’hui: des saphirs du cachemire, des diamants des mines de Golconde, des émeraudes non traitées.»

Paul Fisher Inc - Montre à secret Art Déco Cartier
Paul Fisher Inc - Montre à secret Art Déco Cartier

Alors, vers quelles marques se tourner? Depuis quelques années, les collectionneurs s’intéressent à d’autres noms du passé, dont certains ont disparu et dont les œuvres sont désormais très recherchées, comme celles de René Boivin, Templier, Verger Frères, Mellerio (le joaillier le plus ancien, datant de 1613, toujours en mains familiales), ou encore Lacloche, dont la cote a grimpé depuis l’exposition qui lui a été dédiée à l’Ecole des Arts Joailliers à Paris fin 2019.

Mais il existe d’autres marques moins connues et donc moins chères, qui méritent que l’on s’y attarde, comme «Black, Starr & Frost qui fut le premier joaillier américain, Marcus & Co, Raymond Yard, Marsh & Co ou Charlton, des maisons qui n’ont pas survécu. Ce sont sur ces noms-là que l’on peut miser lorsqu’une de leurs pièces se retrouve aux enchères ou en vente chez un marchand», explique François Curiel.

Paul Fisher Inc - Manchette Art Déco signée du joaillier américain Charlton, 1935
Paul Fisher Inc - Manchette Art Déco signée du joaillier américain Charlton, 1935

Les trouver n’est pas chose aisée, car les pièces sont rares, mais si un collectionneur s’est arrêté devant la vitrine de Paul Fisher lors du salon GemGenève en novembre 2021, il a sûrement été enchanté de découvrir le sublime bracelet manchette art déco en platine serti de diamants signé du joaillier américain Charlton. «Si cette pièce était signée Van Cleef & Arpels, elle vaudrait peut-être un million de dollars, mais au lieu de cela, nous avons fixé le prix à 150’000 dollars, à cause du nom, même si la qualité du travail est la même», explique Marianne Fisher.

Bijoux victoriens de 1800

Quel conseil donnerait-elle à une personne qui souhaite commencer une collection de bijoux? « Je recommande de toujours acheter des objets en parfait état. Il est également important que l’objet vous plaise et que vous ayez envie de le porter et pas seulement de le mettre dans un coffre.» Elle suggère de choisir une époque, une couleur ou une marque et de raconter une histoire avec sa collection.

«Ce qui est sous-évalué en ce moment, ce sont les bijoux victoriens de 1800: il y a beaucoup de belles pièces que l’on peut trouver à de très bons prix, dit-elle. On peut aussi mêler les périodes et acquérir quelques bijoux de la période géorgienne (1714-1830), quelques pièces de la période victorienne (1840-1900), des bijoux Art nouveau (1895-1910), de beaux joyaux Art déco (1910-1930), entrer dans les années 1940 et ainsi de suite. C’est une excellente façon de collectionner.»

Paul Fisher Inc - Nœud de l'époque édouardienne en platine et diamants
Paul Fisher Inc - Nœud de l’époque édouardienne en platine et diamants

Et quelle est la pièce que Marianne Fisher rêve d’acquérir pour elle-même? «J’adore les années 1940 et la collection de la duchesse de Windsor, mais j’aimerais m’offrir un collier Tiffany & Co. en filigrane serti de saphirs du Montana et de pierres de lune anciennes. Il en reste très peu et ils sont très rares.» Si les saphirs du Cachemire ou de Ceylan sont mondialement connus car les plus réputés, peu de gens connaissent les saphirs du Montana. Ceux de la mine de Yogo Gulch, reconnaissables à leur couleur pervenche, ont fait leurs débuts sur la scène internationale lors de l’Exposition de 1889 à Paris, où Tiffany & Co. avait présenté une collection de bijoux entièrement d’origine américaine.

Si les saphirs du Cachemire ou de Ceylan sont mondialement connus car les plus réputés, peu de gens connaissent les saphirs du Montana.

«Le nom, c’est la maladie de notre ère»

La signature d’un grand joaillier joue un rôle fondamental lorsqu’il s’agit de fixer le prix d’une pièce. Mais aux yeux de Thomas Faerber, le célèbre marchand de pierres et de bijoux d’exception, et co-fondateur de GemGenève, «le nom, c’est la maladie de notre ère. Quand j’ai commencé dans ce métier, lorsque l’on regardait un bijou, on s’intéressait avant tout à sa qualité et à son design, le nom du fabricant était secondaire. Je trouve que les bijoux non signés sont une très bonne affaire parce que l’on n’arrivera jamais à les reproduire au prix où on les acquiert.»

Faerber Collection - Broche Art Déco en diamants (estimés à un poids total de 16 carats) et émail noir, montée sur platine avec marque d'essai française et marque partielle du fabricant (Maynier et Pinon), vers 1930.
Faerber Collection - Broche Art Déco en diamants (estimés à un poids total de 16 carats) et émail noir, montée sur platine avec marque d’essai française et marque partielle du fabricant (Maynier et Pinon), vers 1930.

Sans l’appui d’un nom, comment savoir s’il s’agit d’un beau travail ou pas? « Il faut utiliser vos yeux, poursuit Thomas Faerber. Si vous avez un goût pour le bijou, vous allez reconnaître un très beau travail du XVIIIème, XIXème ou du début du XXème siècle. La première chose que je fais, quand je regarde une pièce, c’est de la retourner, de prendre ma loupe, et de regarder l’objet à l’envers: là, on peut voir la qualité du travail de montage et de sertissage.»

Tandis que Thomas Faerber parle de son amour des pièces non signées, comme pour le contredire en silence, une merveille de collier signée Van Cleef & Arpels des années 1970-80 attire tous les regards dans une vitrine située derrière lui. «La valeur de ce collier tient dans le travail de joaillier mais surtout dans la qualité des émeraudes colombiennes qui proviennent de la mine de Muzo et dont la couleur vert velouté tire vers le jaune, comme de l’herbe fraîche. Une pièce comme cela, on en a très rarement. Nous l’avons achetée dans une vente aux enchères. Dans le passé, nous pouvions encore y faire de bonnes affaires, mais depuis la pandémie et les ventes en ligne, les prix dépassent souvent ce qu’un marchand peut investir», poursuit-il.

Faerber Collection - Broche antique en or mat centrée d'un grenat almandin cabochon ovale d'environ 12 carats, montée en or jaune non signée, vers 1900, avec un étui ajusté signé Mellerio dits Meller Paris, avec le couvercle estampé des initiales C.S. surmonté d'une couronne.
Faerber Collection - Broche antique en or mat centrée d’un grenat almandin cabochon ovale d’environ 12 carats, montée en or jaune non signée, vers 1900, avec un étui ajusté signé Mellerio dits Meller Paris, avec le couvercle estampé des initiales C.S. surmonté d’une couronne.

Quelles maisons ne seraient pas encore trop surévaluées, à ses yeux? «Peut-être des pièces historiques signées Mellerio, mais elles sont rares. C’est la seule grande maison encore entre les mains de la famille et elle a 300 ans. C’est exceptionnel! Les bijoux d’Oscar Heyman, aussi.» Lorsque nous demandons la pièce qu’il rêverait d’acquérir sa réponse fuse: «J’aimerais bien racheter la demi-parure de l’impératrice Marie-Louise qui est au Louvre aujourd’hui et qui nous appartenait! Je ne la regrette pas, mais j’aimerais bien la racheter, si j’avais des fonds illimités, tout en sachant que l’Etat français ne la revendra jamais plus.»

«Depuis la pandémie et les ventes en ligne, les prix dépassent souvent ce qu’un marchand peut investir.»

F. Torroni SA - Collier de Cristal et Corail Suzanne Belperron
F. Torroni SA - Collier de Cristal et Corail Suzanne Belperron

Une anecdote qui en dit long

Une autre personne à qui nous avons demandé conseil est Frédéric Torroni, à la tête de l’entreprise familiale F. Torroni SA, spécialiste des pierres de couleur et des bijoux antiques. Son approche est particulière: ce qui le fascine dans un bijou, outre tous les éléments qui en font une pièce d’intérêt, c’est l’histoire qui se cache derrière et qui va bien au-delà du nom écrit en doré sur l’écrin.

«Quand j’étais enfant, mon père ne m’emmenait pas au Jardin d’Acclimatation mais aux puces le samedi matin, chez Drouot ou chez Cartier, explique Frédéric Torroni. Je vis entouré de beaux objets et j’essaie de les acheter quand je peux. Mais la beauté, c’est difficile à définir. Quand on commence à s’intéresser aux bijoux, il faut le faire sérieusement, s’attacher à l’histoire des objets et avoir de la curiosité pour les personnes qui sont derrière ceux-ci.»

F. Torroni SA - Collier en perles, diamants, émail, avec un travail de ciselage signé Vever et portant le poinçon de marque de l'ouvrier qui l'a fabriqué, Léopold Gautrait, vers 1904.
F. Torroni SA - Collier en perles, diamants, émail, avec un travail de ciselage signé Vever et portant le poinçon de marque de l’ouvrier qui l’a fabriqué, Léopold Gautrait, vers 1904.

Pour illustrer son propos, il nous montre un collier délicat en perles, émail, diamants avec un travail de ciselage signé Vever: «C’était un très grand nom de la joaillerie qui a disparu et que la famille essaie de relancer depuis 2021. Monsieur Vever avait racheté Marret et Beaugrand, des joailliers de la rue de la Paix qui avaient été primés lors des Expositions Universelles de 1859 et de 1862, et ces trois grands noms figurent sur l’écrin. Mais le plus exceptionnel, dans cette pièce, c’est qu’elle porte le poinçon de marque de l’ouvrier qui l’a fabriqué: Léopold Gautrait. Il était tellement doué qu’il avait le droit de signer le bijou. Ce collier a été créé autour de 1904. Je l’ai trouvé dans une petite vente à Montpellier. J’ai fait 800 kilomètres en une journée pour aller le voir parce que je le trouvais intéressant. Il réunit de grands noms de la joaillerie du XIXème siècle : Vever, Marret, Beaugrand et Gautrait, l’ouvrier.»

F. Torroni SA - Bague en platine, émeraude 3,16 cts, Issue de la collection de la famille Boucheron, 1930 ca
F. Torroni SA - Bague en platine, émeraude 3,16 cts, Issue de la collection de la famille Boucheron, 1930 ca

Cette anecdote prouve combien l’histoire qui se cache derrière un objet peut jouer un rôle dans un acte d’achat. Un bijou n’est pas un objet comme un autre: plusieurs facteurs entrent en ligne de compte lorsque l’on souhaite faire une acquisition. Il y a son propre goût, le nom du joaillier qui a créé la pièce ou la marque qui l’a signée, toute l’expression d’un savoir-faire, les différentes techniques employées, l’origine du bijou qui peut avoir appartenu à un personnage historique ou une personne célèbre, les pierres qui le composent (qu’elles soient anciennes ou rares), et tous ces détails qui font que cet objet a vu le jour à une période donnée. Frédéric Torroni s’intéresse à chacun de ces points, tel un historien doublé d’un détective. Et c’est ce qu’il invite chaque collectionneur existant ou en devenir à faire: ne pas se contenter de la beauté extérieure, mais savoir écouter l’histoire que l’objet peut raconter…