uelles étaient les probabilités pour qu’un homme né à La Côte-aux-Fées en 1942 fasse briller son nom de famille et celui de la manufacture éponyme dans le monde entier? Faibles, à moins de s’appeler Yves G. Piaget. Cet héritier de la quatrième génération d’une lignée d’horlogers a marqué l’histoire de la maison familiale par son audace créative et son sens inné des relations humaines.
Après avoir obtenu un diplôme d’ingénieur horloger à l’Université de Neuchâtel, Yves G. Piaget s’est envolé pour Los Angeles afin d’apprendre la gemmologie au GIA. Cet horloger visionnaire fut à l’origine de la création du premier mouvement à quartz extra-plat qui lui a permis d’allier les arts horloger et joaillier. C’est sous son dicastère qu’est née la montre Polo en 1979. Née de sa passion des sports équestre et d’un rêve américain, elle est rapidement devenue une icône.
Parce qu’il avait le goût des voyages et des rencontres, il est parvenu à imposer Piaget dans les cercles restreints de la jet set. Son entregent lui a permis de tisser des liens personnels avec les grandes figures de son temps, Salvador Dali, Andy Warhol, Ursula Andress ou Liz Taylor, pour ne citer qu’elles. Il était de bon ton pour de nombreux artistes, sportifs, ou acteurs, dans les années 1970 d’arborer une montre Piaget à son poignet, comme un signe de reconnaissance discret.
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- Yves G. Piaget aux côtés de la Princesse Stéphanie de Monaco en 1986 dans les colonnes d’Europa Star.
- ©Archives Europa Star
Lors du salon Watches and Wonders qui s’est tenu en avril, nous avons rencontré Yves G. Piaget, cet homme qui a su faire dialoguer la précision suisse avec la beauté des pierres afin qu’il nous raconte son parcours lumineux.
Europa Star: Vous avez créé la montre Polo en 1979. Elle a été très légèrement repensée et relancée en 2024. Que ressentez-vous en observant l’engouement des clients et collectionneurs, toutes générations confondues, pour ce modèle?
Yves G. Piaget : La Polo a toute une histoire. Nous l’avons lancée en 1979 et j’étais à la base de ce projet avec notre agent aux États-Unis qui voulait absolument une montre sportive mais luxueuse, chère et chic. Ce bracelet-montre, qui était une révolution esthétique, a marqué les esprits. Nous l’avions équipé de l’un des premiers mouvements électroniques à quartz extra-plat que nous avions développé avec le Centre Électronique Horloger qui est devenu par la suite le Centre suisse d’électronique et de microtechnique. Ce lancement aux États-Unis a suscité un engouement incroyable, à tel point que nous avons distribué la Polo dans le monde entier et qu’elle s’est rapidement imposée comme l’icône de Piaget. Nous nous sommes appuyés sur le sport des rois et le roi des sports: à cette époque, nous étions les principaux sponsors de polo dans le monde entier. C’était évidemment le cadre idéal pour lancer une montre destinée à une élite. Quand je la vois renaître aujourd’hui, j’ai un petit pincement au cœur.
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- Montre Piaget Polo. Publicité Piaget, 1981.
A l’époque de son lancement, vous aviez deux casquettes: vous étiez à la fois directeur général de Piaget et chargé des relations publiques. Comment abordiez-vous ces fonctions?
Je n’ai jamais étudié la communication ni le marketing (rires). Je me suis formé sur le tas. En entrant dans la maison en 1965, j’ai vite réalisé que le nom de Piaget était porteur et que nous ne pouvions pas nous contenter uniquement de publicité: il nous fallait développer des relations avec notre clientèle. Je me suis déplacé dans le monde entier pour rencontrer nos clients dans leur environnement et créer avec eux un lien direct. C’est ainsi que j’ai pu développer l’image de Piaget, en insistant sur le fait qu’il y avait des artisans derrière le produit. Piaget n’était pas seulement une marque, ni un phénomène marketing mais une vocation incarnée par des hommes et des femmes. En tant que représentant de la quatrième génération, je voulais mettre en avant ces talents derrière nos créations.
Comment avez-vous convaincu Ursula Andress de porter la montre Polo lors d’événements publics?
Comme toutes les relations humaines, ce sont des contacts personnels qui se sont noués entre Ursula Andress et moi. A l’époque, elle vivait aux Etats Unis et parce qu’elle était Suissesse, en tant que représentant d’une maison suisse, je me suis fait un plaisir de la rencontrer et de la solliciter. En portant la Polo lors d’évènements majeurs, elle fut un peu la marraine de la Polo.
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- Montre Piaget Cuff. Publicité Piaget, 1969.
Une question peut-être indiscrète: elle était l’une des plus belles femmes du monde. Peut-on rester insensible à son charme?
C’est une femme très attachante, très belle, bien sûr, mais aussi de l’intérieur. Elle est humble, elle a un cœur en or et cette simplicité un peu suisse, autant de valeurs auxquelles on attache une certaine attention.
Vous avez aussi croisé d’autres figures majeures aux États-Unis, Andy Warhol notamment. Comment s’est passée votre rencontre ?
Je l’ai rencontré parce qu’il était client de Piaget. Il possédait plusieurs de nos montres dont celle qui porte aujourd’hui son nom. J’ai eu l’occasion de passer du temps avec lui à plusieurs reprises, de dîner à sa table. Mais venant de La Côte-aux-Fées et d’un petit pays comme la Suisse, je n’ai pas réalisé, et je le regrette aujourd’hui, la grandeur de cet homme. Si j’avais eu conscience de sa stature, j’aurais peut-être acheté quelques-unes de ses œuvres, mais ce n’était pas dans la tradition familiale, ni dans mon éducation, de collectionner des œuvres d’art. Peut-être que cette absence de calcul a rendu nos rencontres plus authentiques…
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- Andy Warhol se préparant à photographier Yves Piaget lors du gala de la Fondation Princess Grace à Washington, DC, en 1984.
- ©Courtesy of Dennis Whitehead
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- Andy Warhol, Autoportrait, 1986.
- © 2025 The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts. Inc.
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- La montre Andy Warhol Collage, mouvement automatique Manufacture 501P1. Cadran en marqueterie d’onyx, serpentine namibienne, opale rose et chrysoprase. Piaget et la Fondation Andy Warhol dévoilent une édition limitée à 50 exemplaires, inspirée des collages de l’artiste.
À 22 ans, vous êtes parti étudier la gemmologie au GIA de Los Angeles. Vous avez vécu dans cette Amérique dont Bob Dylan disait: «Les choses commençaient à brûler. Soutiens-gorge, cartes de mobilisation, drapeaux américains, même des ponts… Tout y passait. L’esprit public était en train de changer.» Pouvez-vous nous raconter votre vision de Los Angeles en 1964??
J’avais terminé mes études d’ingénieur à Neuchâtel et j’ai voulu compléter mon savoir en apprenant la gemmologie. Et c’est ainsi que je me suis rendu à Los Angeles au GIA, qui n’était pas ce qu’il était aujourd’hui: nous étions une quinzaine d’étudiants résidents alors qu’aujourd’hui, plusieurs milliers de personnes y étudient. J’ai découvert l’Amérique à ce moment-là, dans des conditions très favorables. J’appréciais la manière de vivre en Californie, qui n’est pas la même qu’à New York, en Floride ou au Texas. J’ai vu les États-Unis avec un certain éblouissement. J’ai voulu prolonger un peu mes études mais mon père m’a rappelé: il tenait à ce que je rentre pour travailler dans l’entreprise familiale. Ce séjour a été un déclic. Les États-Unis représentaient pour moi le rêve américain, une mentalité de challenger, un perpétuel défi.
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- Animée par le mouvement automatique Manufacture 501P1, la nouvelle montre Andy Warhol Tiger’s Eye de Piaget.
Cette société en évolution fut-elle un moteur et vous a-t-elle encouragé à plus créativité?
Oui. La collection «XXIe siècle», lancée en 1969, a sans doute été influencée par cette expérience. Avec ses larges montres manchettes, ses montres pendentifs portées en colliers, et ses cadrans en pierres semi-précieuse, elle était très avant-gardiste. Nous avons déclenché la mode des cadrans de pierres de couleur qui ont fait le succès de Piaget. Nous achetions des pierres hors de Suisse: le lapis venait d’Afghanistan, la turquoise du Moyen-Orient, le corail évidemment de la Méditerranée, etc. Nous avions à disposition une palette de couleurs remarquable et nous avons développé un savoir-faire particulier. C’était une époque extrêmement créative et nous sommes devenus le précurseur de la mode horlogère.
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- Montre Piaget Swinging Sautoir, or jaune, perles de corail et cadran. Mouvement Manufacture 9P ultra-plat à remontage manuel. 1970. Collection privée Piaget.
En parlant de créativité, l’histoire horlogère a retenu le nom de Gérald Genta, mais pas forcément celui de l’un des designers les plus créatifs de l’époque: Jean-Claude Gueit. Vous avez longtemps travaillé avec lui. Que pouvez-vous en dire?
En 1969, Piaget a repris un fabricant de bracelets et de boîtiers de montres qui s’appelait Ponti Gennari et dans cette fabrique, il y avait une pépite qui s’appelait Jean-Claude Gueit. Ce dessinateur et créateur avait déjà obtenu des prix sur le plan national et international. Il se distinguait par sa vision avant-gardiste. Il s’intéressait à la mode et à son évolution. Il était dans son monde à lui, qui était celui des formes, celui des couleurs. C’était un artiste complet qui faisait aussi des aquarelles merveilleuses. À cette époque, dans l’univers horloger, il fallait innover pour survivre: une montre ne pouvait pas se contenter d’être un compteur du temps. Nous avons pu habiller nos mouvements grâce à Jean-Claude Gueit. Il s’agissait pour lui de faire de chaque montre un bijou. J’avais beaucoup d’admiration pour Gérald Genta qui s’entendait du reste très bien avec Jean-Claude Gueit et ces deux dessinateurs ont, chacun à leur manière, fait progresser toute l’industrie horlogère.
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- Publicité Piaget par Alberto Rizzo, 1969.
Quelle est votre pierre préférée?
Le lapis lazuli, pour son bleu profond, comme un ciel parsemé d’étoiles. C’est une pierre très mystérieuse, très belle, qui fut à l’origine des codes couleurs que j’ai choisi pour Piaget. Mais la pierre que je préfère, au-delà de tout symbole, c’est le diamant : il représente la perfection absolue, par sa pureté, son eau, sa lumière… Une pierre fascinante.
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- Montre joaillière Piaget, or jaune et turquoise. Mouvement Manufacture 9P ultra-plat à remontage manuel. 1969. Collection privée Piaget.
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- Montre-bracelet Piaget ayant appartenu à Elizabeth Taylor. Or jaune et jade. Mouvement Manufacture 9P extra-plat à remontage manuel. 1971. Collection privée Piaget.
En parlant de diamants, vous nous aviez évoqué un jour un épisode étonnant: votre rencontre avec Liz Taylor, grande amatrice de bijoux et de pierres précieuses. Pouvez-vous nous la raconter?
Liz Taylor était à Gstaad avec Richard Burton. Elle avait contacté notre boutique de la rue du Rhône, que je dirigeais. Elle souhaitait voir quelques pièces. Je n’ai pas hésité une minute et lui ai proposé de monter à Gstaad avec une petite valise et quelques montres. Liz Taylor adorait les bijoux : elle a choisi ce jour-là un modèle extra-plat avec une lunette sertie de diamants assez importants. Il s’agissait de sa première montre Piaget que j’ai eu le plaisir de lui vendre et qu’elle a eu le plaisir de porter.
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- Montre-bijou ayant appartenu à Elizabeth Taylor, en or jaune et diamants. Mouvement Manufacture 9P extra-plat à remontage manuel. 1981. Montre-bijou ayant appartenu à Elizabeth Taylor, en or jaune et diamants, cadran opalin. Mouvement Manufacture 9P extra-plat à remontage manuel. 1967. Collection privée Piaget.
Piaget a toujours eu une place à part dans le monde de l’horlogerie. C’est à la fois une manufacture de mouvements, mais c’était aussi une maison qui créait des bijoux qui donnaient l’heure. Vous étiez à contre-courant et cela vous a réussi.
A l’origine, nos montres étaient fabriquées de A à Z dans nos propres ateliers. Nous avions tous les métiers à disposition, y compris l’orfèvrerie, la bijouterie, la joaillerie, le sertissage, la fonte de l’or… Il était naturel de mettre ce savoir-faire d’exception non seulement au service de nos montres mais aussi de bijoux. D’autre part, d’un point de vue marketing, le nom Piaget se prêtait à la fois à l’horlogerie et à la joaillerie. Nous avons su cultiver ce lien entre ces deux mondes et l’histoire nous a donné raison.
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- Montre-bijou Piaget Dali d’Or, or jaune. Mouvement Manufacture 9P ultra-plat à remontage manuel. 1973. Collection privée Piaget.


