asquale Bruni fait partie de ces rares entreprises joaillières encore en mains familiales où chaque création est un fragment d’histoire et de mémoire. Fondée en 1968 à Valenza par Pasquale Bruni, la marque a toujours placé la féminité, la nature et la poésie au cœur de ses créations.
Depuis 2001, Eugenia Bruni, la fille du fondateur, assure la direction artistique, poursuivant un dialogue entre l’héritage paternel et sa vision personnelle, tandis que son frère, président de la filiale américaine, contribue à l’expansion mondiale de la marque. La création n’est pas seulement un geste esthétique à ses yeux, c’est aussi un langage grâce auquel elle réussit à transmettre ses pensées, ses croyances et ses émotions.
La collection de haute joaillerie Rosina, présentée à Paris en juillet dernier, en est l’exemple le plus touchant. Les bijoux qui la composent sont nés d’une rencontre avec la maison abandonnée de sa grand tante disparue prénommée Rosina. Il s’agit bien d’une rencontre car la nature a fait sienne cette bâtisse en ruine, lui redonnant vie. Parmi toute cette verdure, une rose solitaire a gracieusement accueilli Eugenia Bruni en ces lieux. C’est cette rose épanouie qui fut la muse de la créatrice. A travers une ligne courte de joyaux sertis diamants et de quelques rubis, Eugenia Bruni a choisi de faire revivre un souvenir cher à son cœur et rendre hommage à une lignée de femmes puissantes dans laquelle elle s’inscrit.
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- Eugenia Bruni, directrice artistique de Pasquale Bruni.
Elle a présenté cette collection à Paris en juillet dernier dans une mise en scène évoquant un jardin secret, nous invitant à découvrir son monde enchanté.
Europa Star: Vous avez grandi dans les pierres. Quels souvenirs d’enfance gardez-vous des ateliers de votre père?
Eugenia Bruni: Ce sont des souvenirs qui me procurent une grande joie, car, quand j’étais petite, la première fabrique de mon père était un lieu qui me rassurait. C’était l’endroit où j’aimais vivre. L’entreprise était encore petite, ma mère aidait aussi à l’atelier qui comptait 5 ou 6 personnes. J’ai gardé un souvenir très intime de cet endroit où tout était fantastique à mes yeux, tout était beau. J’aimais observer ceux qui m’entouraient et surtout les orfèvres. A cette époque, tout le monde faisait un peu tout et les orfèvres réalisaient aussi des croquis. D’ailleurs l’un d’entre eux travaillait encore avec moi jusqu’à peu. Il vient juste de prendre sa retraite ces jours-ci et son départ génère un sentiment très étrange pour moi aussi car nous avons passé toute une vie ensemble.
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- La collection de haute joaillerie Rosina s’inspire de la rencontre d’Eugenia Bruni avec la maison désormais abandonnée de sa grand-tante Rosina, aujourd’hui décédée, et avec la nature luxuriante qui avait repris possession d’un espace oublié. Au milieu de cette végétation luxuriante, une seule rose s’épanouissait.
Avec vos yeux d’enfant, on peut imaginer que ce lieu vous semblait magique.
Oui, grandir dans un monde de symboles, de pierres précieuses, c’était fantastique! Et en même temps ce n’était pas facile car tout le reste me semblait banal. Pour moi, la fabrique c’était la vraie vie; à l’extérieur je me sentais toujours un peu perdue. Je suis une personne qui aime la solitude, la nature, j’aime m’immerger dans le silence, dans la création. Alors le fait que je me sente si bien dans les ateliers a rendu mon rapport au monde extérieur compliqué. En effet, à la maternelle, puis à plus tard, quand j’ai suivi une école d’art, on me disait toujours que j’étais « dans mon monde » et qu’il fallait toujours me ramener sur terre. Les orfèvres venaient me chercher à la maternelle pour m’emmener à l’atelier. Je m’y rendais plus tard après le collège, puis après le lycée. C’est le lieu où j’ai appris tout ce que je sais, tout ce qui a façonné mon être.
Que vous a transmis votre père, à la fois comme savoir-faire et comme vision de la beauté?
La première chose très importante que mon père m’a transmise, c’est le courage. A l’époque où il a créé sa marque il n’était pas facile de se distinguer or lui osait donner la priorité à l’imagination, à ses instincts. Cela a été pour moi une très grande source d’inspiration. En ce sens, nous nous ressemblons beaucoup. Il était totalement dévoué à son travail, parfois peut-être un peu trop, il y mettait toute son âme. J’ai grandi dans ces énergies et elles m’ont façonnée. J’ai pu participer à la vie de l’entreprise à 360 degrés dès mon plus jeune âge. Mon père ne m’a jamais rien offert de gratuit, d’autant plus que personne ne lui avait rien donné. J’aimais dessiner alors il me faisait émailler, faire les vitrines, il m’emmenait dans les salons quand j’étais toute petite…
Considérez-vous votre père comme un maître?
Oui. Pour moi, il a été un maître. Il m’a appris à ne jamais me contenter de ce que j’avais. Il n’était pas du genre à se satisfaire de peu et cela m’a appris à aller toujours plus loin, chercher plus loin. Il était à la fois créatif et orfèvre, je l’appelais «l’architecte du bijou». Moi, j’imaginais des mondes et lui m’a donné les bases techniques pour transformer ces mondes en bijoux intimes, habités d’une âme. La nature, mon autre maître, m’a enseigné la liberté, l’anatomie du vivant… Ces deux enseignements m’ont donné mes fondations.
Quand vous avez pris la direction artistique de l’entreprise en 2001, quelle fut votre première décision créative?
Quand je suis devenue directrice artistique, ma première décision créative a été d’apporter la liberté. Ayant grandi dans un petit village, l’expression de la liberté était essentielle. En 2001, j’ai lancé la collection Rugiada: des formes très souples qui reflétaient ma volonté de faire bouger l’âme du bijou, lui donnaient une voix. C’était ma première expression créative : un bijou qui respire la liberté.
Certains de vos bijoux parlent de vous, de votre histoire comme la collection Rosina inspirée par une maison de famille abandonnée qui avait appartenu à Votre grand tante et où poussait une seule rose magnifique. Qu’avez-vous ressenti en la voyant?
Cela faisait de nombreuses années que je n’étais pas retournée dans mon village natal, et même si je m’accorde très peu de temps libre, je voulais m’offrir ce voyage aux origines. Mon père m’avait dit: «Cela ne sert à rien d’y aller, tu ne trouveras plus rien.» Mais je m’y suis rendue quand même et j’ai découvert cette maison complètement habitée par la nature. Cela m’a fait comprendre à quel point nous faisons partie de la nature et à quel point elle sait reprendre sa place dans les espaces que l’humain abandonne. En arrivant, j’ai vu un papillon tout vert papillon m’a accompagné vers une ouverture à travers laquelle on voyait les montagnes et là, au milieu de la verdure, une rose d’une beauté extraordinaire avait poussé. En voyant cette rose, qui avait poussé là, toute seule, dans la fraîcheur de la rosée, j’ai revu le parcours d’une partie de ma famille, de mes grands-parents, de mon père, et j’ai immédiatement pensé à ma grand tante qui m’a fait comprendre la force des femmes.
Qui était votre tante Rosina dans votre souvenir?
C’était une petite femme, frêle en apparence, mais qui était le pilier de la famille. Elle avait toujours des boucles d’oreilles en forme de roses anciennes, comme on en portait autrefois. C’est elle qui a élevé mon père lorsque celui-ci est arrivé à Valenza. Dans sa fragilité, sa petitesse, elle était une femme immense: la force incarnée!
Quels détails de la collection portent l’empreinte de ce souvenir intime?
Les roses de la collection sont composées comme un mandala, et dans tous les pétales j’ai retracé un peu la vie de ma famille et la sienne, toute sa force. Et aussi une fragilité qu’elle n’a certainement jamais montrée, mais qui était là, comme dans ces pétales. D’ailleurs, étonnamment, la rose a été l’une des premières fleurs que j’ai réalisées quand je suis devenue directrice artistique. C’est l’une des fleurs les plus difficiles à créer en joaillerie. La rose de la collection Rosina raconte le parcours d’une femme, la croissance, les apprentissages, la force et l’amour de la famille. A l’endroit elles sont serties de diamants, mais à l’envers, au coeur de la rose, il y a un rubis et des saphirs roses formant un cœur. La Rosa Rosina est un hommage aux femmes, à leur passage de l’enfance à la féminité, à leur force divine.
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- Les roses de la collection Rosina forment un mandala. L’extérieur est pavé de diamants, tandis qu’à l’intérieur, des rubis et des saphirs forment un cœur.
La rose que vous avez trouvée était rose corail. La collection est presque entièrement réalisée avec des diamants. Pourquoi vous, qui aimez tant les pierres de couleur, avez-vous choisi de créer cette collection blanche?
Parce que je voulais que cette collection représente la lumière, l’élévation, l’essence de l’âme. Les saphirs roses expriment la compassion, les rubis parlent d’amour, et les diamants incarnent notre notre être supérieur, notre être véritable. Dans la Rosina, j’ai voulu unir les vibrations de l’amour, de la compassion et de la lumière. Les pierres de couleurs sont serties à l’envers du collier pour que l’on puisse ressentir leur énergie à même la peau, comme une danse des cœurs et du ciel. La lumière est renaissance et si j’arrive à exprimer cela à travers des bijoux, je suis à ma juste place.
Peut-on considérer la collection Rosina comme un geste d’amour et de gratitude envers les femmes de votre famille?
Oui, c’est un geste d’amour et de gratitude à la fois pour ma famille et pour toutes les femmes qui affrontent la vie avec courage. Ma mission, à travers le bijou, est d’amener les femmes à renaître chaque jour à l’amour, un amour qui ne nous enferme pas, qui ne nous emprisonne pas, mais qui nous élève, car c’est seulement à cet endroit-là que nous pouvons être libres.
Si vous pouviez confier à chaque femme qui porte vos créations un mot secret, quel serait-il?
Ce serait «s’aimer pour aimer». J’ai compris au fil du temps que les pierres m’enseignaient d’abord à m’aimer et que cet amour se reflétait ensuite vers les autres, inconditionnellement.


