Dossier spécial: Sous-traitance horlogère


Dans le brouillard

ÉDITORIAL

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décembre 2020


Dans le brouillard

Nous sommes tous dans le brouillard, au propre comme au figuré. Au propre, parce que porter un masque embue vos lunettes, et au figuré parce que l’horizon est bouché. On n’y voit plus grand chose au-delà des quelques prochaines semaines, voire des prochains mois.

Q

uand le brouillard se lève est que tout devient incertain, quand la vision est ainsi limitée, le temps lui-même change de nature. Il perd en élasticité, se rigidifie. Il s’écoule dans un battement trop régulier, et c’est comme si notre temps personnel devenait celui d’une montre. Un jour succède identique ou presque au lendemain, avec la même implacable rigueur.

L’absence de perspective temporelle à long terme se double d’une absence de perspectives physiques, spatiales. On ne peut plus aller voir ailleurs comment ça se passe, parce qu’il s’y passe la même chose partout et que partout on est masqué, embué et confiné entre ses propres murs. Einstein avait bien raison de dire qu’il n’y a pas de temps sans espace ni d’ailleurs pas d’espace sans temps. L’espace-temps est un monde à quatre dimensions indissociables, trois pour les volumes et la quatrième pour le temps.

«Einstein avait bien raison de dire qu’il n’y a pas de temps sans espace ni d’ailleurs pas d’espace sans temps.»

Alors, tous dans le brouillard, nous tâtonnons dans cet espace-temps gelé et trouvons des solutions virtuelles qui sont comme la canne blanche de l’aveugle. Elle permet d’avancer malgré la perte de visibilité mais ne la remplace pas. Privés de contact direct avec l’autre, nous en sommes tous réduits à télé-travailler, télé-communiquer, télé-voyager, télé-rire ou télé-pleurer.

Tous smogged up, comme dans le Great smog of London de l’hiver 1952.


Tous, non, pas tous. Par exemple, les sous-traitants que nous avons rencontrés (physiquement juste avant que tout se referme à nouveau) sont eux aussi dans le brouillard mais ont pourtant les mains dans le dur et le solide.

On ne peut pas télé-produire une montre (enfin, pas encore, voir à ce propos dans nos pages l’exemple de la micro-usine imaginée par le MicroLean Lab). On peut par contre très bien la télé-vendre et la télé-acheter. On peut la télé-promouvoir, en télé-parler, la télé-décortiquer mais on ne peut pas la télé-toucher.

Idem avec les Salons horlogers, physiquement disparus, qui auront été les baleines blanches de cette saison brouillardeuse. «Comment le prisonnier pourrait-il s’évader, atteindre l’air libre sans percer la muraille ? Pour moi, cette baleine blanche est cette muraille, tout près de moi. Parfois je crois qu’au-delà, il n’y a rien», dit le capitaine Achab dans le Moby Dick d’Herman Melville. Cette «muraille» tout près de nous est une muraille numérique qui nous permet d’entrevoir la baleine blanche mais qu’il nous faudra bien percer un beau jour pour voir ce qu’il y a au-delà. Et pour se retrouver.

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