L’horlogerie indépendante


Denis Flageollet: la matière au carré

PORTRAIT

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juillet 2021


Denis Flageollet: la matière au carré

Juste au-delà du col de Sainte-Croix où se perche Denis Flageollet, l’horloger qui signe De Bethune, on trouve notamment le nid d’aigle de Kari Voutilainen. A eux deux, ils montrent combien un horloger peut s’épanouir dans son indépendance. Le chemin n’en est pas facile pour autant, mais au bout du compte, la passion s’en trouve décuplée. Notre rencontre avec Denis Flageollet nous l’a démontré avec éclat.

D

emandez à voir Denis Flageollet! Il y a de fortes chances que vous le rencontriez derrière un ancien bistrot de village de Sainte-Croix reconverti en son lieu à tout faire et tout penser, dans la petite forge artisanale qu’il s’est construite. Au-dessus du feu vif, il actionne un gigantesque et antique soufflet de bois et de cuir avec lequel il forge. Il n’a qu’un mot en bouche, la matière.

On lui laisse la parole: «Essayer, tester, triturer, le travail de la main. Je me sens mal si pendant trois jours je ne travaille pas à la main. J’ai de multiples projets mais tous ont pour point commun la volonté de comprendre comment la matière réagit. Je travaille sur les méthodes, les processus. Je découvre que le métal se travaille comme le bois, le métal est fibres.»

Il nous montre un marteau et une hache qu’il a forgés. Aussi un couteau, dont le manche de bois a été fait dans son atelier de menuiserie, tout à côté. On voit les lignes, les forces, les structures de la matière forgée, pliée, frappée. On perçoit l’essence de la matière. L’acier est comme un mille-feuille, à prendre et à travailler dans un sens puis dans l’autre, à plier et replier.

Denis Flageollet: la matière au carré

Denis est habité – depuis l’enfance – par la passion de la matière. Comment va-t-elle réagir quand on la sollicite? Qu’est qu’on va pouvoir en faire? En ce moment, il forge des cloches, des timbres, les essaie, les casse. «C’est passionnant. On voit les limites de la matière, on comprend comment l’attaquer, et selon les méthodes, le résultat sera tout différent. Pareil pour les pierres, on ne peut pas les aborder n’importe comment. Même le verre, réputé cassant. Toute matière a un sens de formation, de cristallisation, un jeu d’équilibres, de forces et de tenue.»

Particularité: une vision tridimensionnelle

Denis a une particularité: il a une vision mentale tridimensionnelle. Il l’avoue avec un peu de retenue, de peur peut-être de ne pas être pris au sérieux, mais il est doué d’une vision mécanique mentale qui lui permet d’élaborer et de comprendre comment ça marche. Il voit ainsi les rouages et leur fonctionnement, de façon très détaillée. Il sent jusqu’aux rebonds des mécanismes à saut instantané. Idem avec la matière brute: il visualise et croit comprendre mentalement le grain, la forme de la matière.

Minerai de fer
Minerai de fer

Si cette compréhension visuelle des jeux de rouages lui est venue dès l’enfance, cette même visualisation a émergé plus tard avec la matière, et de façon progressive. «Mais fondre des alliages, comprendre les températures – que l’on maîtrise à l’œil beaucoup plus finement avec un soufflet manuel qu’avec une souffleuse électrique – savoir ainsi créer des différences dans la matière elle-même, au fond, c’est la même chose que de pouvoir comprendre mentalement comment interagissent les jeux de forces à l’intérieur d’un mouvement.»

Denis affirme ainsi qu’en passant dans les ateliers, au simple son de la meule sur la matière, au bruit que fait l’usinage, il perçoit si la pièce sera bonne ou pas. A un certain point, ça tombe dans l’inexplicable. Ce que les scientifiques peuvent aussi parfois éprouver dans leurs recherches.

Non loin de sa manufacture, Denis Flageollet mène ses recherches dans cette maison, ancien bistrot du village de La Chaux.
Non loin de sa manufacture, Denis Flageollet mène ses recherches dans cette maison, ancien bistrot du village de La Chaux.

Tout ceci n’a pas grand-chose à voir avec l’horlogerie, pensez-vous? Bien au contraire, on y est au cœur. Car tout part de la matière. Le bleuissement, dont il s’est fait une signature, n’est-il pas un jeu subtil entre flammes et matière?

Prédestiné?

Fils, petit-fils et arrière-petit-fils d’horlogers installés à Gérardmer, dans le nord-est de la France, Denis Flageollet, une fois accomplies ses études secondaires en sciences, part pour la Suisse entreprendre une formation d’horloger et de micro-mécanicien. Il la complète ensuite en intégrant le Musée du Locle comme technicien en horlogerie ancienne.

En 1989, il cofonde avec François-Paul Journe la société THA, initialement spécialisée en restauration. Pour la maison Breguet, ils concrétisent ensemble la première pendule sympathique pour montre-bracelet. Durant ces douze années passées à développer THA, il met en place les ateliers de mécanique et de production horlogère, prend la direction technique et la responsabilité du bureau d’étude.

 La DB28XP Météorite. Boîtier en zirconium noir, cadran météorite aux formes géométriques particulières (octaédrites), bleui et chassé d'une multitude de petites goupilles d'or gris. Mouvement à remontage manuel équipé du balancier De Bethune. Dix exemplaires numérotés.
La DB28XP Météorite. Boîtier en zirconium noir, cadran météorite aux formes géométriques particulières (octaédrites), bleui et chassé d’une multitude de petites goupilles d’or gris. Mouvement à remontage manuel équipé du balancier De Bethune. Dix exemplaires numérotés.

En 2002, fort de cette expérience et de cette plongée historique, il cofonde De Bethune avec David Zanetta, un entrepreneur italien, grand esthète doté d’une solide culture classique. Leur inspiration est nourrie par plusieurs siècles d’histoire horlogère, liée à une forte sensibilité contemporaine. Cet attelage a priori improbable entre le raffiné italien et le matérialiste désormais ancré à Sainte- Croix va donner lieu à une des plus belles aventures stylistiques et horlogères contemporaines.

Leur méthode est particulière et s’affine progressivement. La gestation de leurs montres se fait matériellement, à travers des prototypages successifs concernant aussi bien l’habillage que le mouvement, menés par Denis Flageollet. On y retrouve ce primat de la matière qu’il revendique.

Transmettre, une évidence

«Au début, avec David et son sens esthétique inouï, le projet De Bethune s’est écrit de façon naturelle, étrange mais intuitive, raconte l’horloger. A tel point qu’aujourd’hui, c’est comme s’il y avait un manuel qui définit ce qu’est De Bethune. Une forme d’évidence, une nature, rien à voir avec des décisions marketing. Néanmoins, nous avons commis l’erreur de poser la montre sans l’expliquer, comme si elle devait être une évidence. Mais elle était loin d’être évidente. Elle venait de loin, exprimait des choix esthétiques et techniques contemporains mais puisant vraiment leurs racines dans la grande horlogerie classique. J’ai ainsi peu à peu compris qu’il y avait nécessité d’expliquer, dire ce qui motive cette réalisation, l’expérience qu’il y a derrière, comment ça s’est construit, comment ça s’est développé dans un certain sens.»

Denis Flageollet: la matière au carré

Cette envie de partage passe aujourd’hui concrètement par la mise en œuvre d’une formation annuelle en mécanique d’art avec ses amis artisans de Sainte-Croix, dont le mécanicien-poète François Junod, expert en automates, ou l’automatier et horloger Nicolas Court, qu’il mène en parallèle de son investissement total dans De Bethune. Transmettre son expérience aux amateurs et aux jeunes générations d’horlogers est pour lui une évidence.

La transmission est au coeur des préoccupations de Denis Flageollet.
La transmission est au coeur des préoccupations de Denis Flageollet.

Dans le même esprit, il collabore également avec l’ECAL, importante école d’art et design de Suisse romande, ou avec la prestigieuse École Polytechnique de Lausanne (EPFL).

Et les affaires, en ce moment?

«Aujourd’hui, De Bethune fonctionne bien. Ça coulisse bien, l’équipe est huilée, que des pros. Je suis fier d’y être parvenu. Après la retraite subite de David Zanetta, Pierre Jacques, CEO depuis 2011, fait un travail formidable. La compréhension de l’horlogerie De Bethune augmente dans le monde. Nous produisons 200 montres par an, avec 30 à 35 personnes. En 2022, nous aurons 20 ans. Et ça va particulièrement bien. C’est un bon moment que j’apprécie avec sérénité. On n’y est pas par hasard. Mais les planètes sont alignées pour nous. Les gens ont compris qu’on est dans l’authenticité et dans le partage.»

Denis Flageollet: la matière au carré