L’horlogerie indépendante


Rexhep Rexhepi: à la poursuite de l’authenticité

PORTRAIT

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juillet 2021


Rexhep Rexhepi: à la poursuite de l'authenticité

Au cœur de la Vieille-Ville de Genève, les fenêtres de l’atelier de Rexhep Rexhepi – Akrivia – donnent directement sur la rue et il n’est pas rare que des passants s’arrêtent pour regarder les horlogers penchés à leur établi ou, de l’autre côté de la rue, admirer un vieil homme qui fabrique des boîtiers. Cette ouverture a une raison essentielle: l’authenticité.

L

e jeune Rexhep Rexhepi (il a aujourd’hui 34 ans) est une des sensations de l’horlogerie. Personne ne l’a vu venir mais en quelques courtes années il a fait une ascension météorique en proposant une horlogerie de très haute qualité technique et esthétique, recevant notamment le Prix de la montre Homme du GPHG 2018.

«Il n’y a pas de recettes autres que l’authenticité, explique le jeune homme. Être vrai, ouvert, authentique, clair. Ne pas jouer de jeu, ne pas emprunter un rôle. Être soi-même, poursuivre son rêve, c’est tout aussi simple que ça. Mais c’est long...»

Ce que lui-même qualifie de long chemin, d’aucuns le qualifieraient de parcours fulgurant. Et aujourd’hui, alors que les demandes s’accumulent, Rexhep Rexhepi se restreint à 35 montres par an, avec 10 collaborateurs. Au niveau de qualité qui est celui de sa production, c’est déjà en soi un volume considérable.

L'atelier d'Akrivia dans la Vieille-Ville de Genève
L’atelier d’Akrivia dans la Vieille-Ville de Genève
©Fred Merz/Lundi13

Un sacré parcours

Le 6 mars 1998 éclate la guerre du Kosovo. Le jeune Rexhep, 12 ans, doit fuir le pays et rejoindre son père qui travaille en Suisse depuis quelques années déjà. Lui a grandi auprès de sa grand-mère et tous vivent de façon précaire, soutenus par l’argent que le père envoie depuis la Suisse. «Nous n’avions pas grand-chose, explique-t-il, mais déjà enfant j’étais très manuel. Quand on voulait un jouet, on devait le construire soi-même. Et j’étais fasciné par la montre de mon père, une Tissot, que je voulais ouvrir, sans jamais y parvenir.»

«Enfant, jétais fasciné par la montre de mon père, une Tissot, que je voulais ouvrir, sans jamais y parvenir.»

Quand, réfugié de guerre, il débarque à l’aéroport de Genève, il reste fasciné par toutes les affiches qui vantent les vertus des plus belles montres du monde. Oui, il est bel et bien arrivé «au pays des montres». Une fascination que ne le lâchera plus.

A la fin de l’adolescence, il s’engage dans un apprentissage d’horloger chez Patek Philippe tout en suivant les cours de l’École d’horlogerie de Genève. Il fait de l’assemblage, de l’emboîtage. «Un très bon apprentissage, qui me donne des bonnes bases et m’inculque la discipline nécessaire.»

Rexhep Rexhepi: à la poursuite de l'authenticité

Mais il veut évoluer. Il passe chez BNB, alors un important fabricant de mouvements à complications, et devient vite, malgré son jeune âge, responsable d’un groupe de 15 horlogers. Après trois ans chez BNB suivront deux ans, très formateurs, passés auprès de François-Paul Journe. Il y travaille à l’Octa, au Chronomètre Souverain ou encore à la Résonance. Il est curieux, passionné, mais, surtout, il veut comprendre comment François-Paul Journe est parvenu à créer, monter et développer sa société. Car il a une idée en tête.

Créer sa propre montre

Il s’est lancé tout seul et en 2012 il est prêt. «Plus exactement, je croyais être prêt mais je ne l’étais pas vraiment. J’avais 25 ans, j’avais des idées, j’étais un bon horloger mais pour tout le reste, la vente, la distribution, la communication... j’avais encore tout à apprendre.»

Il va mettre deux ans à vendre son premier modèle. Deux ans difficiles, durant lesquels «on se pose plein de questions, on demande de l’aide, on reçoit mille conseils contradictoires. Mais il m’a fallu passer par tout ça pour me reconnecter en direct sur ma passion, retrouver mes idées, mon désir d’authenticité et alors, tout a recommencé.»

Surtout, il veut comprendre comment François-Paul Journe est parvenu à créer, monter et développer sa société. Car il a une idée en tête.

Et depuis 2014, date fatidique, tout s’est mis en place progressivement, à avancer à son propre rythme et à grandir organiquement. «Je ne me cache pas derrière un modèle à suivre, je me concentre sur mes idées et m’efforce de les réaliser.»

Le modèle AK03 Tourbillon Chiming Jump Hour. Toutes les parties visibles et non visibles du mouvement ont été finies à la main au moyen de techniques classiques telles que: anglage, poli noir, perlage, Côtes de Genève, grainage, polissage et gravure à la main.
Le modèle AK03 Tourbillon Chiming Jump Hour. Toutes les parties visibles et non visibles du mouvement ont été finies à la main au moyen de techniques classiques telles que: anglage, poli noir, perlage, Côtes de Genève, grainage, polissage et gravure à la main.

Mais jusqu’en 2017, il est encore obligé de faire de la sous-traitance pour huiler les rouages de sa petite entreprise. Et puis en 2017, l’horizon s’est totalement ouvert, les collectionneurs se penchent sur ce nouveau venu, toute la production en cours est préemptée. Au fil de ce parcours, Rexhep avoue avoir «accepté des choses qu’ensuite j’ai regrettées. Mais je suis néanmoins heureux d’avoir pris des claques», dit-il en riant.

Le modèle AK06 avec son mouvement à remontage manuel créé, développé, décoré et assemblé à l'interne.
Le modèle AK06 avec son mouvement à remontage manuel créé, développé, décoré et assemblé à l’interne.

Grandir plutôt que grossir

Après le démarrage foudroyant de 2017, Rexhep aurait pu monter en volume. Mais c’est tout le contraire qu’il a décidé. Ses exigences limitent sa production et il n’a aucune intention d’y déroger, tout au contraire.

En vrai horloger, il tient à utiliser la main, manier de vieilles machines, tours, pointeuses, magnifiques de fiabilité et de précision, qui lui offrent aussi une liberté de création directe, manuelle, qu’aucune CNC ne remplacera. «Elles vous obligent à avoir une autre manière de réfléchir et de créer. Quand les possibilités sont restreintes, vous devez penser de façon pratique. Résultat: vous allez aboutir à quelque chose de plus simple, plus pur, plus essentiel.»

«Quand les possibilités sont restreintes, vous devez penser de façon pratique. Résultat: vous allez aboutir à quelque chose de plus simple, plus pur, plus essentiel.»

A nouveau, comme chez tous les maîtres-horlogers, la transmission est une préoccupation centrale. Acquérir des savoirs par transmission pour pouvoir les transmettre à son tour.

Le modèle Chronomètre Contemporain: cadran traditionnel à émail grand feu noir pour la version or rouge 5N; émail grand feu blanc pour la version platine.
Le modèle Chronomètre Contemporain: cadran traditionnel à émail grand feu noir pour la version or rouge 5N; émail grand feu blanc pour la version platine.

Avec Akrivia, Rexhep Rexhepi maîtrise le développement de ses produits (avec un ingénieur), le prototypage, il fait fabriquer ses propres composants avec de bons partenaires à Genève et dans la Vallée, effectue toute la décoration, le montage, le réglage... il essaie de faire le maximum chez lui.

Mais lui manquait encore la maîtrise de ses propres boîtes. Avide de transmission et de pouvoir à son tour encore apprendre, il s’est lié avec Jean-Pierre Hagmann, un maître-boîtier plus que reconnu (ses boîtes, notamment les plus célèbres répétitions minutes de Patek Philippe, font des records aux enchères), aujourd’hui octogénaire, «qui était quelque peu délaissé», ajoute Rexhep.

L’homme l’a rejoint et officie aujourd’hui à la lime, à la scie, au tour, à la fraise dans l’arcade en face, juste de l’autre côté de la rue. «Avec lui, je vais encore plus profond, plus loin dans la compréhension, la finesse, les subtilités, le métier. Aujourd’hui, on doit aller chercher les informations, la transmission ne se fait plus naturellement. La richesse vient pourtant du partage et désormais, les horlogers avec qui je travaille reçoivent cette transmission, les secrets des métiers.» Les 35 boîtes sorties des ateliers d’Akrivia chaque année sont réalisées à la main par Jean-Pierre Hagmann, sous l’oeil attentif de ceux qui, un jour, prendront la relève.

Rexhep Rexhepi s'est associé à Jean-Pierre Hagmann, un maître-boîtier légendaire.
Rexhep Rexhepi s’est associé à Jean-Pierre Hagmann, un maître-boîtier légendaire.

«Le temps est le reflet de notre travail»

Comme dans tous les métiers ou tous les artisanats, un horloger s’améliore aussi au fil du temps. Rexhep l’avoue tout de go: son travail de 2012 «est moins bien» que celui d’aujourd’hui. Il prend l’exemple de ses Côtes de Genève. Il s’y attaque pour la première fois en 2012, mais ce n’est qu’en 2017 qu’il parvient enfin au résultat escompté. «Le temps est le reflet de notre travail.»

«Aujourd’hui, on doit aller chercher les informations, la transmission ne se fait plus naturellement.»

Autre exemple qu’il nous donne: lors d’une vente aux enchères, il examine deux ébauches anciennes, des années 1930-1940 à l’origine totalement identiques, dont l’une a été magnifiquement terminée à l’époque et l’autre dans les années 1980, «une vraie catastrophe». A ses yeux, c’est l’illustration patente d’une terrible perte de savoirs durant ces années.

Pour rappel, l’horlogerie mécanique suisse a failli en mourir. Et c’est sans doute grâce à une conscience de l’importance de cette transmission de la tradition qu’elle poursuivra sa route.