l y a trente ans, Bangalore, ville de villégiature et de garnisons militaires au doux climat, notamment privilégiée par les Anglais, avait déjà considérablement grandi et comptait alors environ 4,4 millions d’habitants. Aujourd’hui, en 2025, Bengaluru, comme il convient désormais de l’appeler, devenue la capitale high-tech de l’Inde, en compte 14,4 millions, soit presque deux fois la population suisse. Il y a trente ans, Titan y produisait déjà 4 millions de montres complètes. Aujourd’hui, Titan en produit 15 millions. Soit un développement en parallèle à la symétrie presque parfaite.
Mais avant d’aller plus loin, revenons un peu en arrière pour retracer rapidement l’histoire de Titan qui en vaut la peine car elle est étroitement liée au développement de l’Inde. Un passionnant ouvrage du journaliste Vimay Kamath, Titan – Inside India’s Most Successful Consumer Brand (Hachette India 2018), retrace avec acuité cette histoire, sans cacher pour autant les difficultés et obstacles rencontrés en cours de route. Cet ouvrage a inspiré d’ailleurs une série Titan Made in India qui sera diffusée sur la plateforme Amazon MX Player (uniquement visible en Inde) au début 2026. Un succès annoncé car en Inde, tout le monde connaît Titan.
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- J.R.D. Tata, interprété par Naseeruddin Shah, et Xerxes Desai, interprété par Jim Sarbh, dans Made in India
Derrière Titan, il y a Tata. Fondé en 1868 par Jamsetji Tata, et toujours contrôlé à 66% par la même famille via le holding Tata Sons (qui, soulignons-le, reverse via les Tata Trusts la majorité de ses dividendes à des programmes philanthropiques dans les domaines de la santé de l’éducation et de l’environnement), le tentaculaire Tata Group est présent dans 100 pays, emploie plus d’un million de personnes et a dégagé un chiffre d’affaires global (aggregate revenue) de 180 milliards de dollars lors de l’exercice 2024-2025.
Mais surtout, il est étroitement lié à l’histoire même de l’indépendance de l’Inde et à la construction d’une Inde moderne, notamment à travers la relation étroite, et parfois conflictuelle mais essentielle, entre le premier ministre Jawaharlal Nehru (dès l’indépendance en 1947) et l’industriel J.R.D. Tata. Dans la série citée plus haut, on retrouve en tête d’affiche et côte à côte le même J.R.D. Tata d’une part, et d’autre part Xerxes Desai, le fondateur de Titan.
La bourrasque Titan
La première montre Titan prête à être commercialisée sort en février 1987. Et deux ans plus tard, en 1989, Titan dépasse déjà le cap du million de montres produites. C’est une bourrasque qui va totalement bouleverser le marché indien. Jusqu’alors, ce marché, fortement protectionniste, était très largement dominé par une entreprise étatique, HMT, qui ne produisait que des mouvements mécaniques – et celle-ci va graduellement disparaître sous la poussée de Titan.
Dès 1977, le groupe Tata réfléchit à entrer dans le marché horloger et confie cette tâche à Xerxes Desai, alors à la tête de Tata Press. Mais les obstacles à cette ambition seront nombreux, à commencer par la réglementation indienne d’alors – la Licence Raj - qui réserve cette activité uniquement à des entreprises étatiques, comme l’est HMT, ou à de petits et modestes entrepreneurs privés. Mais avec la libéralisation progressive initiée par le premier ministre Rajiv Gandhi, les portes vont peu à peu s’entrouvrir.
Sans entrer dans les détails des méandres qui vont permettre à Tata de créer Titan, la solution, qui prendra près de dix ans à être trouvée, va passer par l’état du Tamil Nadu, voisin immédiat de celui du Karnataka dont Bangalore est la capitale, et qui cherche de son côté à installer des industries pourvoyeuses d’emplois sur son territoire.
En 1978, la Tamil Nadu Industrial Development Corporation Ltd (TIDCO) a pris à cet effet contact avec France Ebauches SA en vue d’un projet de création d’une manufacture horlogère. Mais pour ce faire, la TIDCO a besoin d’un partenaire industriel indien et va s’adresser à Tata Press dont les ambitions de développement dans l’horlogerie sont connues. En septembre 1979, Xerxes Desai se rend donc à Besançon pour rencontrer les dirigeants de France Ebauches, alors premier fabricant d’ébauches et de mouvements de montres à quartz analogiques de France et de la Communauté Economique Européenne.
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- Archive Europa Star de 1985: à remarquer qu’Europa Star formule alors ses voeux de succès à Titan, ce qui nous vaudra quelques remarques acerbes de la part des horlogers suisses.
Mais les discussions vont prendre encore quelques années, notamment face au gouvernement indien qui tarde à donner son feu vert à l’opération et ce ne sera qu’en 1985 qu’un accord de coopération sera signé entre France Ebauches, Tata Industry Ltd et TIDCO-Tamil Nadu, comme l’annonce triomphalement Europa Star à l’époque. Titan Watches Ltd est créée en 1986 et une année plus tard, en février 1987, l’usine d’Hosur est sortie de terre et la production de Titan démarre.
Xerxes Desai
Mais arrêtons-nous un instant sur la personnalité marquante de Xerxes Desai (1937-2016), homme de culture, d’une grande finesse, visionnaire et véritable maître d’œuvre et tête pensante de Titan.
Membre de l’influente communauté des Parsis, ce natif de Bombay (désormais Mumbai), passé par le New College d’Oxford dont il conservait l’anglais châtié, a commencé sa carrière au sein du groupe Tata dès 1961, affecté à la reconstruction et à la rénovation du célèbre Taj Mahal Palace Hotel de Bombay avant d’être nommé «project manager» pour la restauration d’autres perles du groupe hôtelier de Tata, dont le célèbre Lake Palace d’Udaipur.
Une expertise qui l’amènera ensuite à être détaché par Tata auprès du CIDCO, un organisme officiel de l’état du Maharastra, dont le projet était de construire une vaste nouvelle ville – New Bombay, désormais nommée Navi Mumbai - dont il devint general manager. Une expérience fondamentale, au cours de laquelle il rencontra notamment le fameux architecte Charles Correa qui, par la suite, construira pour Titan l’exceptionnelle usine-resort d’Hosur.
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- Xerxes Desai aux côtés de J.R.D. Tata à l’usine Titan d’Hosur, le 11 mars 1988. Entre les deux, au centre, B. N. Yalamalli
- (Photograph courtesy B.G. Dwarakanath)
Mais après trois ans auprès de la CIDCO, Tata le rappelle pour le nommer general manager de Tata Press. «À cette époque, personne n’aurait pu imaginer que cette petite entreprise peu connue du groupe Tata, alors obscure et peu performante, qui imprimait des magazines d’art et de culture, des calendriers et des agendas, serait le tremplin de Titan Watches, aujourd’hui l’une des marques grand public les plus connues en Inde. Mais les décisions commerciales, comme l’a toujours soutenu Xerxès, bien qu’elles semblent être le résultat d’une planification minutieuse, sont souvent le fruit du hasard», écrit Vimay Kamath dans son livre Titan.
Après avoir redressé, industrialisé et développé considérablement l’entreprise, Xerxes et sa solide équipe étaient à la recherche de nouveaux projets pour Tata Press. Parmi ceux-ci, de toutes sortes, entre la «fabrication de verres ophtalmiques, de pierres tombales en granit, de bateaux de pêche mécanisés, de containers… » se glissait l’idée de l’industrie horlogère. Dans la shortlist finale, les montres étaient «le meilleur projet» aux yeux de Xerxes.
«Un voyage fortuit»
Vinay Kamath date précisément à un téléphone du 21 mars 1977 entre Xerxes et Anil Manchanda, un haut responsable de Tata, cette décision de se lancer dans un projet horloger. A cette époque, le seul horloger d’importance était donc HMT, qui produisait environ 1 million de montres par an, quelques autres horlogers de moindre importance en produisaient 500’000, soit au total un million et demi de montres indiennes pour l’ensemble de la gigantesque population du sous-continent.
Des marques comme Favre Leuba, Roamer, Sandoz, Titoni, West End ou encore Seiko et Citizen se trouvaient relativement facilement dans les grandes villes, mais étaient toutes importées en contrebande dans le pays, alors fermé à toute importation officielle. Il y avait objectivement une place à prendre.
Y parvenir fut, comme le dit Xerxes lui-même «un voyage fortuit».
Tout quartz
Mais revenons à nouveau à l’année 1985 et au démarrage de Titan. Entre la signature de l’accord officiel avec France Ebauches, la construction et la mise en place de l’usine d’Hosur et la sortie des premières montres, le temps va aller à toute vitesse. Dès le départ un choix alors essentiel est fait par Xerxes Desai, celui de ne fabriquer que des montres quartz.
Cette technologie alors en plein essor, avec son aura de modernité, demandait un moins grand nombre de composants, offrait une plus grande simplicité de fabrication et d’assemblage, et surtout, grâce à sa minceur et sa versatilité, permettait de créer une multitude de modèles. Ce choix d’un quartz analogique, associé à un fort et disruptif esprit de marketing, allait rapidement créer la sensation sur le marché indien. Fin 1988, après sa première année d’exercice, Titan avait déjà écoulé 344’000 montres. Un démarrage fulgurant.
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- La première publicité emblématique de Titan en 1989
Une des premières publicités lancées par Titan en 1989, offrant d’emblée un très large choix de modèles différents, est de ce point de vue tout à fait exemplaire.
La collection 1989 «The changing face of «time» offre 250 designs différents, répartis entre quatre collections bien distinctes: Royale, «stylish dress watches, all gold and precious metals, 40 designs»; Classique, «distinctive watches combining the elegance of gold and leather, 135 designs»; FastTrack, «casual watches with an accent to youth and the outdoors, 24 designs» et Exacta, «contemporary watches in stainless steel to whithstand the rigours of daily life, 100 designs».
Le tout à des prix très abordables (de 370 à 2’000 roupies d’alors, équivalent aujourd’hui environ à 20 à 300 CHF). L’impact de cette nouvelle offre inédite sera énorme et transformera alors radicalement le paysage horloger indien, un paysage que Titan continue aujourd’hui à dominer.
Cinquième plus grande marque d’horlogerie intégrée au monde
40 ans après la signature, en 1985, de l’accord avec France Ebauches – qui, entre-temps a disparu des radars avant de renaître progressivement ces dernières années – Titan est plus que jamais florissante. Aujourd’hui, Titan détient une part de 27% du marché horloger global indien, qui pèse 2 milliards de dollars US$ par an, et même 50% dans la gamme médiane (jusqu’à 250 US$) et 40% dans la gamme d’entrée (jusqu’à 50 US$).
Elle emploie plus de 13’000 personnes, a un réseau de 8’500 sous-traitants et produit 15 millions de montres par an, vendues dans 40 pays (dont le Moyen Orient, l’Amérique du Nord et Singapour). Titan est ainsi la cinquième plus grande marque d’horlogerie intégrée au monde. Elle est distribuée dans un réseau qu’elle contrôle largement de 3’240 boutiques et, avec ses diversifications dans la bijouterie (sa marque Tanishq détient 8% du très fragmenté marché indien, premier consommateur mondial de joaillerie d’or, qui compte par ailleurs des dizaines de milliers d’acteurs), l’optique, les fragrances, la mode, les saris, Titan abonde globalement d’un chiffre d’affaires de 6,45 milliards de US$.
L’emblématique «Titan Integrity Campus»
Cette montée en puissance horlogère, combinée avec les diversifications opérées, est symbolisée, matériellement, par l’assez extraordinaire «Titan Integrity Campus» construit en 2018 à Bengaluru par Mindspace Architects.
Se développant comme organiquement autour d’un lac, à la fois réserve biologique et source de fraîcheur naturelle, les divers bâtiments de ce complexe intégré et luxurieusement arboré sont conçus de telle manière que chaque département - horlogerie, bijouterie, optique, accessoires, etc... - jouit de sa propre zone mais est directement connecté aux autres départements par le biais de grands atriums qui fonctionnent comme ventilation naturelle et source lumineuse.
Chaque espace intérieur, aussi vaste soit-il, est ainsi conçu pour être éclairé naturellement en minimisant l’apport de lumière artificielle, régulée par senseurs et détection de présence. Le site, qui emploie 1’500 personnes, y compris les ressources humaines, la finance et la comptabilité, l’administration et le marketing pour chacun des départements, se déploie sur 2,6 hectares.
Occupant un espace central, on y trouve également le Design Center. Celui-ci regroupe 120 personnes qui travaillent pour les différents départements, dont 45 designers pour le seul département horloger, dont Mahendra Shauhan est le responsable.
Montée en gamme
«Je ne conçois pas des montres, je conçois des rêves», disait Gérald Genta, qu’aime à citer Mahendra Chauhan. A sa création, rappelons-le, Titan a apporté en Inde la révolution du quartz, qui lui a permis de proposer rapidement une foule de modèles, à la fois créatifs et accessibles, couvrant un large éventail de styles différents.
Historiquement, le design est ainsi au centre de l’offre de Titan, nous explique-t-il, et il l’est resté. «Nous cherchons toujours à aller au-delà de la seule fonction et nous sortons environ 700 nouvelles montres par an dont 230 à 240 nouvelles boîtes. Parmi toutes nos collections, Edge est certainement la plus créative de toutes. Elle est sortie en 2022, sur la base d’un mouvement quartz de 1,15mm, le plus plat au monde lors de son lancement.» [ndlr depuis lors Citizen a battu ce record avec un mouvement de 1mm].
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- En 2000, Titan Industries annonce dans Europa Star la sortie de son mouvement quartz de 1.15mm, appelé à l’époque «Papillon» et Swiss Made.
La collection Edge, vendue jusqu’à aujourd’hui au nombre de 1,5 millions d’exemplaires, a certainement été un marqueur important pour Titan qui, grâce à cette montre et à son design minimaliste, s’adressait dès lors directement à la génération des millenials. A noter qu’elle a reçu un Red Dot Award et a concouru au GPHG en 2024.
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- La dernière nouveauté de la collection Edge, équipée d’un mouvement à quartz, mesure 3,3 mm d’épaisseur et dispose d’une seule aiguille ainsi que d’un disque flottant.
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- Le mouvement à quartz Edge mesure seulement 1,15 mm d’épaisseur et commande les fonctions heures et minutes.
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- Ce modèle de 4,4 mm d’épaisseur est une autre innovation de la collection Edge, entièrement fabriqué en carbone, y compris le cadran et le fond du boîtier.
A noter aussi que, récemment, Titan a développé, en collaboration avec des entreprises suisses, un mouvement Edge mécanique, de 2,20mm d’épaisseur, doté d’une réserve de marche de 42 heures, affichant heure, minute et petite seconde.
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- Le mouvement T-903-HIGH, de 26.25 mm de diamètre et 2.20 mm d’épaisseur
Lancée il y a 4 ans, la collection Stellar marque également une nouvelle étape dans la progression de Titan et son offensive envers une clientèle sensible à la fois au design, à une certaine culture pop et à la conquête spatiale dans laquelle l’Inde s’est lancée avec des moyens aussi innovants que low cost. (Pour rappel l’Inde s’est dotée d’un programme spatial qui, parmi ses réalisations majeures, compte l’alunissage de Chandrayaan-3 au pôle sud lunaire, une première, et la mission d’exploration solaire Aditya-L1.)
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- Modèle de la collection Stellar avec cadran météorite.
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- Heure vagabonde Stellar, équipée d’un mouvement mécanique automatique Titan développé en interne.
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- Stellar quartz avec micro-rotor, lune et calendrier lunaire indien (chaque nouvelle lune a un nom particulier).
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- Mouvement automatique Titan standard de 26,4 mm de diamètre et 5,1 mm d’épaisseur, avec une réserve de marche de 36 heures et un remontage unidirectionnel.
En 2025, Titan a lancé trois modèles marquants dans cette collection, dont les prix vont de 500 US$ pour une grande phase de lune à 2’500 US$ pour une wandering hour. Au sommet de la pyramide de son offre, Titan présente aussi la Nebula Gold, en or 18k, équipée d’un mouvement Swiss Made.
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- Version haut de gamme Nebula, avec boîtier en or massif 18 carats et mouvement automatique suisse.
Toujours parmi les nouveautés, la collection Raga, destinée à sa clientèle féminine, fait preuve d’une belle créativité.
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- Dans la collection Raga Glimmer, cette montre présente un double fuseau horaire grâce à deux cadrans distincts glissant l’un sur l’autre mais ne présente une épaisseur totale que de moins de 10 mm grâce à l’utilisation de deux mouvements Edge ultra-fins.
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- Quant à cette autre montre de la même collection Raga Glimmer, elle se distingue par trois lunettes intérieures empierrées qui tournent librement selon les mouvements du poignet.
Tentations mondiales
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- Archive Europa Star, 1995
Fin des années 1990, après de longues tractations, Titan parvient enfin à exposer à la Foire de Bâle - la direction de Bâle refusait d’accueillir Titan tant que l’Inde ne baissait pas ses très élevés droits de douane à l’importation horlogère. Dans l’idée et l’objectif de Xerxes Desai, Bâle devait servir de rampe de lancement à une introduction vigoureuse sur le marché européen, qui démarra en 1995, forte d’une campagne publicitaire pan-européenne devisée à 10 millions de dollars.
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- Publicité parue dans Europa Star en 1996
Cette introduction sur le marché européen fera malheureusement long feu. En 1999, nous avions interrogé Xerxes Desai qui n’avait pas encore renoncé à son implantation en Europe mais reconnaissait les difficultés rencontrées. Comme on peut le lire, il ne mâchait alors pas ses mots:
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- Europa Star 1999
Il avouait lors du même entretien avoir pourtant vendu 120’000 montres en Europe en 1998 et affichait un objectif à terme de 350’000 montres. Mais peu d’années après, il devait jeter l’éponge. Interrogé alors sur son intention de fabriquer des montres Swiss Made, il n’en écartait pas la possibilité mais affirmait que ça n’aurait de sens que s’il s’agissait de montres mécaniques. «Ce n’est pas pour maintenant, mais peut-être qu’un jour...», concluait-il.
Ce jour est-il arrivé? Titan a-t-elle l’intention de revenir sur le marché européen?
Un marché intérieur en pleine expansion
En 2024, Titan a déjà présenté deux montres Edge en compétition auprès du GPHG. En 2025, la marque a récidivé avec une montre exceptionnelle, la montre Jalsa, un tourbillon volant au coeur d’une montre magnifiquement décorée d’une peinture miniature qui représente un des joyaux architecturaux de l’Inde, le Palais des Vents de Jaipur.
Mais pour autant, selon tous nos interlocuteurs rencontrés à Bengaluru, il ne faut pas y voir les prémices d’une nouvelle offensive destinée aux marchés européens, mais plutôt une pièce démonstrative, l’affirmation d’une maîtrise horlogère parvenue à son plus haut niveau. Cette pièce remarquable s’adresse en fait en priorité à son propre marché intérieur, en pleine croissance, et aux marchés asiatiques et moyen orientaux où la marque est déjà bien implantée, notamment auprès des larges communautés indiennes qui y résident.
Car bien que toujours très fortement inégalitaire, l’Inde, en 30 ans, a fortement évolué. Non seulement la classe moyenne indienne s’est-elle considérablement développée - elle compte aujourd’hui plus de 500 millions d’individus, ce qui en fait la plus grande classe moyenne du monde, et le nombre de millionnaires indiens approche le million - mais cette frange de la population est jeune, avide de consommation de biens de luxe.
Autre développement, plus anecdotique mais bien réel, selon nos interlocuteurs, de nouveaux collectionneurs indiens font aussi leur apparition, bien conscients de la valeur supérieure et de la durabilité de l’horlogerie mécanique. En parallèle, le marché de montres qualitatives de seconde main se développe lui aussi rapidement. Et autre fait notable, on constate aussi l’émergence, fortement promue par le gouvernement nationaliste du premier ministre Narendra Modi, d’un mouvement à la fois de retour aux sources et de fierté nationale, à travers des campagnes promouvant le Made in India - Make in India.
Jalsa, patrimoine indien et haute horlogerie
Comme le déclare Kalpana Rangamani, Directrice marketing & ventes - Montres de luxe de Titan, «Avec Jalsa, nous franchissons une étape décisive dans l’ambition de Titan de développer un segment premium au sein de notre portefeuille horloger. Cette pièce reflète notre vision : faire dialoguer le riche patrimoine culturel indien avec les standards de la haute horlogerie.»
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- La Jalsa est animée par le calibre 7TH2 développé en interne par Titan, un mouvement à tourbillon volant composé de 144 composants et 14 rubis. Le tourbillon volant est doté d’une cage rotative personnalisée représentant le «T» de Titan. Le choix de l’agate rouge va au-delà de la simple décoration. Traditionnellement associée à la protection et à la prospérité dans l’histoire royale du Rajasthan, cette pierre est intégrée à la fois dans les ponts et dans le boîtier squelette en or rose 18 carats. Fixée comme contrepoids à l’aiguille des minutes, une loupe en saphir ouvre une fenêtre rotative sur la miniature, révélant au fil du temps les détails délicats du cortège royal devant le Hawa Mahal.
C.K. Venkatamaran, Directeur général de la Titan Company Ltd, exprime la même intention: «Avec Jalsa, nous ne lançons pas simplement une montre – nous présentons un artefact culturel. C’est une rare fusion de magnificence artistique indienne et de maîtrise horlogère, réalisée avec passion par nos équipes. En présentant Jalsa au monde au GPHG, nous le faisons avec fierté – pour l’Inde, pour Titan, et pour tout ce que nous portons en nous.»
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- Miniature peinte à la main par Shakir Ali, lauréat du Padma Shri et l’un des peintres miniaturistes les plus respectés d’Inde. Utilisant un pinceau aussi fin qu’un cheveu et des pigments naturels issus de pierres précieuses selon des recettes secrètes et ancestrales, l’artiste a représenté une procession royale devant le célèbre Hawa Mahal de Jaipur – le Palais des Vents – qui célébrait en 2025 son 225ème anniversaire.
«Placer le luxe et le savoir-faire indien sur la carte horlogère du monde», comme le dit encore un autre interlocuteur, est donc une des priorités actuelles de Titan. Comme si Titan essayait, trente après, de renverser l’image que déplorait en son temps Xerxes Desai quand il nous déclarait, en 1999, qu’«injustement les produits indiens n’étaient pas considérés comme étant de qualité». La Jalsa entend bien démontrer tout le contraire.
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- L’architecture du mouvement fait référence aux lignes architecturales de Jaipur, avec des ponts sertis d’agate rouge naturelle. Le mouvement lui-même présente neuf finitions distinctes, dont des Côtes de Genève circulaires avec chanfreinage et perlage, et un satinage circulaire avec chanfreinage. Un fond en verre saphir révèle le mouvement entièrement décoré.
Comme nous l’explique Mahendra Chauhan, la participation au GPHG, d’abord avec l’Ethos puis avec la Jalsa, «nous pousse à améliorer la qualité, travailler à de plus subtiles finitions, développer nos savoir-faire. En ce qui concerne la Jalsa, nous avons designé le mouvement en interne et nos techniciens ont travaillé ensuite en collaboration avec Timeforge, une entreprise spécialisée basée à La Chaux-de-Fonds. Et sur les 144 composants du mouvement, 105 ont été réalisés ici même dans nos ateliers. Les 39 autres, soit le balancier, l’échappement, l’antichoc, le ressort de barillet, proviennent de Suisse. Le cadran guilloché main de notre premier tourbillon a été aussi réalisé en Suisse, par l’entreprise Von Kaenel, ainsi que la finition des composants. Mais nous avançons, nous apprenons, nous progressons... Avec la Jalsa, nous mettons en avant le haut artisanat indien, en l’occurrence la peinture miniature, d’inspiration moghole, mais nous innovons aussi avec les aiguilles en saphir, et la loupe en contrepoids sur l’aiguille des minutes qui révèle en mouvement toute la finesse de la peinture et du tourbillon. Tout comme avec la carrure qui contient un anneau d’agate rouge, la base du cadran en marbre poli...»
Développements mécaniques
Le tourbillon Jalsa se situe évidemment au sommet de l’offre de Titan (dix exemplaires, chacun unique car chacun fait main, (vendu au prix de 40,5 lakhs ₹, soit environ 45 000 €), mais préfigure la montée progressive de l’offre en montres mécaniques de Titan. Celles-ci ne représentent aujourd’hui qu’un faible pourcentage des 15 millions de montres produites par an, soit environ 300’000 montres équipées de mouvements Miyota et, pour l’instant, environ 80’000 montres avec mouvements mécaniques maison.
Mais au programme de développement, on trouve déjà en chantier une série de mouvements compliqués, dont un calendrier perpétuel, une répétition minute, mais aussi des wandering hours, des heures sautantes, de l’extra-plat et d’autres spécialités...
Et Titan annonce que dès 2026, elle se lancera dans la fabrication de ses propres assortiments, du coeur même de la montre, y compris, d’ici deux ans, de son propre spiral. Sa seule section mouvements, à Hosur, compte ainsi près de 400 personnes qui travaillent sur un catalogue de 204 mouvements.
La roue d’Ashoka
Ce développement volontariste de Titan dans la montre mécanique de haut rang réjouirait certainement feu Xerxes Desai. Une histoire oubliée est narrée par Vinai Kamath dans son ouvrage Titan. Au début des années 1990, Xerxes Desai caresse son «Euro Watch Project» pour lequel est construit à Hosur une division spéciale pour fabriquer des boîtes et des bracelets de haute qualité. Des designers européens sont engagés.
Ce projet, qui prévoit un lancement conjugué au Royaume-Uni, en France, Espagne Autriche et aux Pays-Bas, comporte l’acquisition de la très exclusive marque - et de la manufacture - Gérald Genta! Une acquisition «destinée à ouvrir de nouvelles portes». Xerxes est enthousiasmé par les montres de Gérald Genta qui, à l’époque, faisait presque uniquement des garde-temps sur commande pour les clients les plus prestigieux et fortunés.
Les discussions s’engagent et Gérald Genta exige la somme alors assez exorbitante de 40 millions de francs suisses (soit près de 90 millions d’aujourd’hui). Selon l’accord, Genta, qui ne voulait pas que sa marque devienne une marque de volume mais voulait cependant valoriser au plus haut niveau sa distribution, devait continuer à travailler à ses projets et dessiner des montres pour Titan. En échange, Titan s’engageait à lui fournir tous les moyens nécessaires pour sa promotion et sa distribution.
Une réunion au sommet a lieu à la Bombay House avec les directeurs de Tata Sons. Ceux-ci estiment que cette aventure n’a pas de sens pour Titan, sachant que Genta ne faisait que des montres «pour des super-riches» et que «l’éthique de Tata n’est pas de vendre des babioles aux nantis». De plus, même si le groupe a des poches très profondes, miser une telle somme sur le seul renom d’un homme est une erreur qui peut être fatale. Xerxes en est chagriné, mais son projet tombe à l’eau.
Il aura donc fallu trente ans pour que Titan entre enfin dans la haute horlogerie et présente son somptueux tourbillon volant. La roue d’Ashoka (que l’on retrouve sur le drapeau indien) a tourné.


