L’horlogerie indépendante


David Candaux: le prix de l’indépendance

PORTRAIT

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juillet 2021


David Candaux: le prix de l'indépendance

On est au Solliat, dans la Vallée de Joux, à 200 mètres de l’atelier de Philippe Dufour et à tout petit vol d’oiseau de la grande Jaeger-LeCoultre. Aux établis, aux côtés de David Candaux officie son père, lui-même fils d’horloger. On ne peut pas faire plus traditionnellement horloger que ça. Et pourtant, David Candaux veut tracer sa propre route.

L

a belle maison de village date de 1853 et, au dernier étage, on y découvre un très grand atelier d’horloger d’une rare beauté. Tout y est comme sur une carte postale, vaches y compris qui paissent à l’orée de la forêt.

On est au Solliat, dans la Vallée de Joux, à 200 mètres de l’atelier de Philippe Dufour et à tout petit vol d’oiseau de la grande Jaeger-LeCoultre. Aux établis, aux côtés de David Candaux officie son père, lui-même fils d’horloger. On ne peut pas faire plus traditionnellement horloger que ça. Et pourtant, David Candaux veut tracer sa propre route.

Ces racines encombrent-elles David Candaux? Non, bien au contraire, elles lui donnent des ailes. Solidement ancré dans le fertile terreau horloger de cette vallée des complications horlogères, David rêve de tracer sa propre route, à la fois singulière et d’une qualité traditionnelle irréprochable. En d’autres mots, il veut que sa marque s’impose tout naturellement dans le paysage et fasse résonner sa voix. Mais les choses ne sont pas si simples.

David Candaux: le prix de l'indépendance

Un parcours construit avec méthode

En 2017, David Candaux est reçu à l’AHCI avec sa première montre, la Half-Hunter, après un très solide et brillant parcours. Enfant du pays, il entre en 1994 à l’École technique de la Vallée de Joux tout en accomplissant son apprentissage auprès de la «Grande Maison» de la Vallée, Jaeger-LeCoultre, qui compte alors 268 employés.

Sa première fascination: la Reverso Tourbillon, qui le fait totalement rêver. Intimement, il se dit que sa première montre sera un tourbillon. De Jaeger-LeCoultre, il n’en sortira que 17 ans plus tard, en 2011, alors qu’elle comptera 1’300 employés. Il y grimpera les échelons, assistant à «la dynamique hallucinante» qui s’empare de la marque durant ces années de croissance folle.

David Candaux: le prix de l'indépendance

Le jeune homme est ambitieux et construit son chemin pas à pas, avec méthode. Durant 13 ans, parallèlement à son travail de jour, il suit les cours du soir pour devenir horloger complet. Puis il empile les formations: technicien en construction, cours de restauration, école d’ingénieurs en mécanique générale, Master en systèmes industriels, jusqu’à un MBA obtenu en trois ans de cours du soir. En 2011, Jaeger-LeCoultre, qui a tant grandi, est devenue une «bureaucratie» et il se sent prêt à voler de ses propres ailes.

«Es-tu heureux?»

Il rejoint un temps Jean-Marc Wiederrecht et contribue à mettre au point la montre animée Poetic Wish de Van Cleef & Arpels, puis s’installe en indépendant pour faire de la sous-traitance. Il est re- joint par trois amis: ensemble, ils travaillent sur une série de réalisations pour MB&F (la HM6), Bovet, Badollet, Rebellion avec le designer Eric Giroud ou encore Ferdinand Berthoud (la FB1 avec le designer Guy Bove).

Mais un beau jour, dans la seule rue du village, il croise Philippe Dufour, son voisin, qui lui pose cette bête question: «Es-tu heureux?» L’interrogation de l’homme à la pipe le laisse pantois. Mais elle fait son travail et, en 2016, David Candaux clôt (non sans mal) cette aventure de la sous-traitance, bien décidé à se lancer à l’eau, tout seul ou presque, avec sa montre et sa marque.

Une concurrence devenue féroce

Il sort sa première pièce, la Half-Hunter à laquelle il a longuement réfléchi, en 2017. Et la même année donc, il entre à l’AHCI. Le positionnement de sa pièce à tourbillon est délicat: avec sa forme allongée, elle est esthétiquement particulière et se positionne dans une plage de prix élevée. La marque et le nom sont jeunes, quasiment inconnus et, cerise sur le gâteau si l’on peut dire, il y a aussi tous ceux qui tentent de lui savonner la planche. Car «le gâteau a cessé de grandir et la concurrence est désormais féroce».

La montre Half-Hunter, première création de David Candaux
La montre Half-Hunter, première création de David Candaux

En fait, tous ses business plans se révèlent être «à côté de la plaque». Il a investi lourdement, il faut payer les déplacements, les salons dans lesquels on ne vend rien, se faire connaître. Les marges demandées sont voraces et sur 14 pièces qu’il finit par écouler en 4 ans, ce qui reste remarquable, il n’en retire que CHF 140’000 pour lui.

«Démarrer une marque est devenu difficile. Bien que je sois quasiment seul, on me compare forcément avec des marques déjà bien reconnues et établies. C’est difficile car le client devient attentiste. Il y a la jeunesse de la marque, son prix, son allure spéciale... Il suffit de bien regarder: l’explosion du prix des indépendants dans les ventes aux enchères ne concerne en fait que les «vieux» indépendants. Il faut laisser du temps au temps.»

Une sérénité retrouvée

Est-ce la sagesse retrouvée après ces difficultés? Toujours est-il que David Candaux ne s’est pas laissé abattre et semble, effectivement, laisser du temps au temps dans la belle sérénité de son atelier. Son père, qui termine consciencieusement un composant, vient demander son avis tandis que David nous ouvre ses cahiers, nous montre ses notes, déroule ses plans et nous montre ses mouvements en phase de terminaison. Une nouvelle pièce est en gestation, prête à sortir. «Une pièce Covid», nous dit-il en souriant, fruit du confinement: la Genesis.

 La toute nouvelle DC7 Genesis avec la belle et sobre architecture de son mouvement
La toute nouvelle DC7 Genesis avec la belle et sobre architecture de son mouvement

C’est une heure, minute centrale et tourbillon incliné 30° à 12h. Avec son cadran bleu, très lisible, sportif, elle est plus épurée, plus sobre que la Half-Hunter et joue graphiquement avec un jeu simple de parfaite symétrie horizontale et d’asymétrie verticale, «comme l’homme de Vitruve de Da Vinci. Une règle esthétique de base, que j’apporte également à l’architecture du mouvement.» Tout en titane, la Genesis arbore de très belles terminaisons, avec un grené mat et des Côtes plates de Solliat, difficiles à exécuter sur titane.

La pièce, moderne, attractive, qui sans aucun doute va transformer la perception de l’horlogerie de David Candaux, est montée sur un bracelet caoutchouc avec fermeture velcro entièrement fait main qui lui a donné des sueurs froides. «Je me suis mordu les mains avec ce bracelet, j’ai dépensé une fortune. Au bout du compte, j’en suis très satisfait mais personne ne se rend vraiment compte de tout le boulot qu’il y a derrière. Il y a de la R&D, du développement, du prototypage, de la fabrication... Comme si on était une grosse entreprise.»

La pièce unique DC7 Genesis réalisée par David Candaux et l'artiste Saturno pour l'édition 2021 de la vente aux enchères caritative Only Watch
La pièce unique DC7 Genesis réalisée par David Candaux et l’artiste Saturno pour l’édition 2021 de la vente aux enchères caritative Only Watch

A sa façon, David Candaux nous expose aussi les difficultés que peuvent rencontrer les maîtres-horlogers résolus à conserver leur indépendance. L’indépendance, si elle donne des leçons essentielles à méditer à l’ensemble de l’horlogerie, n’est pas pour autant un chemin semé de pâquerettes. Tout comme la liberté.