Relancer une marque horlogère


Urban Jürgensen: une certaine vision du temps

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mars 2026


Urban Jürgensen: une certaine vision du temps

Huit mois après le lancement très remarqué de la nouvelle ère Urban Jürgensen – pas moins de neuf nouvelles références dévoilées en juin, couronnées par un prix au GPHG et vues au poignet de collectionneurs avisés comme Timothée Chalamet – Alex Rosenfield, CEO et copropriétaire, revient sur une montée en puissance rapide en apparence, mais orchestrée de longue date, et sur ce qui nous attend.

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uit mois. À l’échelle de l’industrie horlogère, c’est un battement de cils. Pourtant, chez Urban Jürgensen, la sensation est toute autre: celle d’une accélération fulgurante. Un lancement officiel avec neuf nouvelles montres présentées en juin 2025 (relire notre article ici), le buzz au poignet du collectionneur de montres indépendantes le plus en vue du moment, Timothée Chalamet, bientôt un atelier au cœur de Genève, un espace à New York… Basée entre les États-Unis et la Suisse, la marque construit brique par brique son organisation, ses équipes et son réseau de partenaires.

Cette maison qui puise ses racines dans le Danemark du 18ème siècle surprend aussi dans sa communication originale, très pointue, hors des circuits horlogers traditionnels, visant à parler au-delà du cercle des initiés. Même si leur contenu technique est extrêmement dense, les montres elles-mêmes ne sont pas le point central des représentations visuelles, qui mettent en avant un artiste différent, ami de la marque, une fois par mois, dans le cadre de la campagne de photoreportage «Time Well Spent».

Ed Ruscha, figure majeure de la peinture contemporaine, rencontré dans son atelier à Los Angeles dans le cadre de la campagne «Time Well Spent» d'Urban Jürgensen.
Ed Ruscha, figure majeure de la peinture contemporaine, rencontré dans son atelier à Los Angeles dans le cadre de la campagne «Time Well Spent» d’Urban Jürgensen.

Pour Ruscha, comme le souligne la campagne, «bien employer son temps ne signifie pas courir après l'extraordinaire, mais le déceler dans les choses les plus simples. Suivre les étincelles d'inspiration, même les plus modestes, et se laisser guider. Une station-service. Un mot. Le logo de la 20th Century Fox. Un musée en flammes. Une phrase qui fait sourire. Observer, saisir, transformer: voilà ce qu'est un temps bien investi.»
Pour Ruscha, comme le souligne la campagne, «bien employer son temps ne signifie pas courir après l’extraordinaire, mais le déceler dans les choses les plus simples. Suivre les étincelles d’inspiration, même les plus modestes, et se laisser guider. Une station-service. Un mot. Le logo de la 20th Century Fox. Un musée en flammes. Une phrase qui fait sourire. Observer, saisir, transformer: voilà ce qu’est un temps bien investi.»

Car avant de parler d’horlogerie pure et dure, Urban Jürgensen, pour ce qui sera sans doute son troisième âge d’or, veut parler de ce temps qu’elle mesure, de l’essence même de ce qui exerce sa fascination. Notre entretien avec Alex Rosenfield.

Europa Star: Huit mois après le lancement officiel, tout sembe être allé très vite pour Urban Jürgensen. Est-ce votre sentiment?

Alex Rosenfield: Oui et non. De l’extérieur, cela semble rapide. Mais lorsque nous avons acquis la société en 2021, nous avons passé près de quatre ans à réfléchir à ce que nous voulions faire de la marque et à peaufiner ce lancement réussi. Quelle serait la place de la marque? Comment articuler le développement technique et la tradition décorative? Et surtout: quelles montres aimerions-nous collectionner nous-mêmes?

Le GPHG a évidemment amplifié notre visibilité. Mais les neuf montres présentées en juin sont l’aboutissement d’années de travail. Beaucoup de choses se sont jouées en coulisses.

Alex Rosenfield sur la scène du GPHG en 2025 avec Kari Voutilainen: la relance d'Urban Jürgensen y a été plébiscitée par la communauté horlogère en étant nommée dans plusieurs catégories et en remportant la catégorie de la montre Hommes avec l'UJ-2, quelques mois seulement après la présentation des pièces.
Alex Rosenfield sur la scène du GPHG en 2025 avec Kari Voutilainen: la relance d’Urban Jürgensen y a été plébiscitée par la communauté horlogère en étant nommée dans plusieurs catégories et en remportant la catégorie de la montre Hommes avec l’UJ-2, quelques mois seulement après la présentation des pièces.

Urban Jürgensen: une certaine vision du temps

Au-delà d’une identité, vous donnez l’impression de vouloir construire une «culture» distincte...

Nous prenons nos montres très au sérieux, mais nous ne nous prenons pas trop au sérieux: nous voulons insuffler plus de légèreté, d’humour, d’art et de culture en horlogerie, pour toucher un public différent. Ce que j’appellerais de la «pollinisation croisée». La culture, c’est aussi la façon dont on travaille. Nous voulons bâtir un lieu où les gens aiment venir chaque jour. Nos horlogers sont bien traités, nous investissons dans la formation, nous créons un environnement positif. Nous voulons que ce que nous faisons soit source de joie, que cela se ressente lorsque vous portez nos montres.

Comment s’organise aujourd’hui la marque?

Nos activités exécutives sont principalement basées aux États-Unis. Je travaille à New York avec notre équipe depuis nos espaces au sein de la Pace Gallery. En Suisse, notre atelier est situé à Bienne et nous développons actuellement un atelier ainsi qu’un showroom supplémentaires à Genève.

Urban Jürgensen: une certaine vision du temps

Quel est le rôle de Bienne?

Les ateliers de Bienne ont beaucoup grandi: nous sommes passés de six à vingt-cinq collaborateurs. Nous y recrutons activement des horlogers et des décorateurs. Cela aussi prend du temps: former un horloger à l’assemblage de l’échappement naturel à double roue de l’UJ-2 nécessite 6 à 12 mois, même pour un professionnel déjà hautement qualifié. La maîtrise de l’UJ-1 exige beaucoup plus de temps et d’expérience. Nous ne faisons aucun compromis sur les compétences, ni sur l’attitude, qui est tout aussi essentielle pour maintenir une atmosphère de travail agréable.

L'UJ-2 se distingue par son échappement naturel à double roue. Au cœur de la montre, les deux roues d'échappement fonctionnent en parfaite harmonie, réduisant les frottements et fournissant l'énergie au balancier. Ce que beaucoup réservent à leurs créations phares devient le point de départ de la création, par la mise en série de ce système sophistiqué.
L’UJ-2 se distingue par son échappement naturel à double roue. Au cœur de la montre, les deux roues d’échappement fonctionnent en parfaite harmonie, réduisant les frottements et fournissant l’énergie au balancier. Ce que beaucoup réservent à leurs créations phares devient le point de départ de la création, par la mise en série de ce système sophistiqué.

Chaque montre nécessite 565 heures de travail manuel par un maître horloger pour être achevée.
Chaque montre nécessite 565 heures de travail manuel par un maître horloger pour être achevée.

Pourquoi internaliser davantage les savoir-faire?

Certains processus décoratifs étaient auparavant sous-traités, ce qui s’est avéré inefficace. Même si nous continuerons à travailler avec des partenaires externes, nous voulons le faire de la manière la plus intelligente et la plus stratégique possible. Notre équipe s’est efforcée de rationaliser les tâches et de déterminer qui les réalise. Par exemple, former nos propres décorateurs à l’anglage et investir dans les outils nécessaires à cette fin nous permet de gagner en efficacité et d’améliorer la qualité. À mesure que nous nous développons, nous voulons faire preuve d’intelligence et de stratégie pour nous assurer que nous pouvons augmenter la production sans jamais perdre notre niveau de qualité.

Et Genève?

Nous allons prochainement ouvrir un atelier-showroom en Vieille Ville de Genève. Cela nous permet d’accéder à un vivier d’horlogers plus large et d’accueillir des collectionneurs dans un cadre qui reflète l’univers que nous construisons pour Urban Jürgensen.

Le premier épisode de «Time Well Spent» mettait en scène le sculpteur de lumière James Turrell dans son installation monumentale, le Roden Crater.
Le premier épisode de «Time Well Spent» mettait en scène le sculpteur de lumière James Turrell dans son installation monumentale, le Roden Crater.

Quel est aujourd’hui le rôle de Kari Voutilainen?

Kari reste membre du conseil d’administration et conseiller de l’entreprise, et participe activement au développement produit. En tant que conseiller, il veille à ce que tous nos produits répondent aux normes de qualité que les collectionneurs attendent de lui. Comme au sein de sa propre marque, il a quitté le poste de CEO pour se concentrer sur ce qu’il fait de mieux: créer. Kari est un artiste, un génie: pour nous tous, pour la postérité, il vaut mieux qu’il consacre dix heures par jour à l’horlogerie qu’à de l’administratif ou de la gestion! Là est sa passion, son talent, et nous lui en sommes profondément reconnaissants.

Mais continuerez-vous à travailler exclusivement avec lui?

Dès le départ, notre intention a été de collaborer avec Kari mais aussi avec d’autres maîtres horlogers. Urban Jürgensen a connu plusieurs grandes périodes: la première, celle de la famille Jürgensen, où chaque montre était signée et identifiable aux membres de cette dynastie, qui fabriquaient chacune des montres et chacun des outils; la seconde, au tournant du millénaire, marquée par l’art de Derek Pratt; nous espérons entrer dans une troisième ère, menée par Kari mais aussi par d’autres talents. Chaque montre doit incarner une vision, un auteur, une exigence. Une montre est une création humaine et nous pensons que nos collectionneurs apprécient de connaître le nom et la vision de la personne qui a conçu chaque montre.

L'actrice, scénariste, réalisatrice et productrice Rashida Jones dans l'épisode le plus récent de «Time Well Spent».
L’actrice, scénariste, réalisatrice et productrice Rashida Jones dans l’épisode le plus récent de «Time Well Spent».

Vous avez frappé fort en lançant neuf modèles à travers trois collections dès la relance de la marque. Quelle est votre limite de production? Pouvez-vous là aussi accélérer la cadence

Notre limite sera toujours imposée par la qualité. Nous produirons plus de montres, oui. Mais nous ne sortirons jamais une pièce pour respecter un calendrier arbitraire.

C’est la raison de votre absence à Watches and Wonders?

Nous faisons les choses à notre manière. Nous ne lançons pas une montre parce qu’il y a un salon. Nous la lançons quand elle est prête et quand nous avons quelque chose à dire. Nous ne travaillons pas au trimestre, nous pensons à long terme.

L'UJ-1 et l'UJ-3 complètent les collections lancées par Urban Jürgensen en 2025. La marque aux multiples vies semble avoir entamé son «troisième âge d'or».
L’UJ-1 et l’UJ-3 complètent les collections lancées par Urban Jürgensen en 2025. La marque aux multiples vies semble avoir entamé son «troisième âge d’or».

Urban Jürgensen: une certaine vision du temps

Votre campagne «Time Well Spent» surprend: on y voit à peine les montres. Pourquoi?

Parce qu’une montre est un compagnon. Elle accompagne un moment, une personne, une vie. Nous vivons dans un monde hyper digitalisé. L’artisanat est un refuge profondément humain. «Time Well Spent» est une philosophie. Le temps magnifiquement mesuré doit devenir du temps magnifiquement vécu.

Pour le chapitre de décembre de Time Well Spent, Leon Bridges est ici photographié dans sa ville natale: Fort Worth, au Texas. Connu pour sa musique affranchie des genres, nourrie de soul et guidée par l'introspection, il a su transformer souvenirs, foi et héritage en sonorités - sa musique est une célébration du temps lui-même.
Pour le chapitre de décembre de Time Well Spent, Leon Bridges est ici photographié dans sa ville natale: Fort Worth, au Texas. Connu pour sa musique affranchie des genres, nourrie de soul et guidée par l’introspection, il a su transformer souvenirs, foi et héritage en sonorités - sa musique est une célébration du temps lui-même.

Urban Jürgensen: une certaine vision du temps

Vous mettez en scène des artistes, des danseurs, des architectes…

Oui. Dans chaque chapitre de «Time Well Spent», nous travaillons avec des personnalités qui incarnent une démarche intellectuelle ou artistique forte: James Turrell, James Whiteside, Jake Clark, Sienna Spiro ou encore Nikolaj Coster-Waldau. Nous cherchons à construire des ponts entre horlogerie, art, architecture...

Timothée Chalamet porte régulièrement vos montres. Quelle est la nature de cette relation?

Timothée nous a contactés par l’intermédiaire d’amis communs peu avant notre lancement. Il adorait nos montres et souhaitait les porter. Nous lui sommes reconnaissants pour son soutien et pour l’attention qu’il porte à notre travail. Nous avons sympathisé autour de l’importance de l’artisanat et de la volonté de faire les choses avec intention et avec le plus haut niveau de qualité. Ce sont des valeurs qui apparaissent dans son travail et dans le nôtre, et qui, je pense, ont trouvé un écho chez lui en tant qu’artiste.

À qui s’adresse Urban Jürgensen aujourd’hui ?

Aux collectionneurs, bien sûr. Mais pas uniquement. Beaucoup d’horlogers indépendants parlent surtout à des passionnés très avertis. Nous respectons profondément cet univers. Mais nous voulons aussi dialoguer avec des amateurs d’art, de design, de culture.

En horlogerie, au vu de la technique en jeu, le «gatekeeping» peut être fort. Au contraire, nous considérons qu’il peut y avoir plusieurs portes d’entrée à nos créations, au-delà de la technique: la beauté, l’histoire, l’émotion, l’art. Toutes sont valides.

Pourquoi avoir choisi un modèle exclusivement B2C pour votre distribution?

La relation directe est essentielle. Elle permet une transparence sur les allocations, une expérience d’achat positive et un dialogue honnête, alors que l’acte d’achat peut générer beaucoup de frustration sur les marchés horlogers aujourd’hui. Et il y a aussi une réalité économique: nos montres sont déjà coûteuses à produire, avec des marges mesurées. Ajouter un intermédiaire rendrait l’équation complexe.

L'UJ-2 dans sa version avec boîtier en platine et cadran argent clair.
L’UJ-2 dans sa version avec boîtier en platine et cadran argent clair.

Outre votre futur espace à Genève, votre accord avec la Pace Gallery à New York marque-t-elle une première étape vers une présence physique internationale de la marque?

Oui. Nous aurons au sein de la galerie un espace qui nous permettra d’intégrer un écosystème artistique cohérent avec notre vision. Ce modèle pourrait inspirer une présence d’autres villes. En outre, nous envisageons de participer à des foires d’art, de voyager pour faire connaître notre univers, d’organiser des rencontres intimes. Avant tout, nous souhaitons croiser les disciplines.

Qu’est-ce qui vous rend le plus fier aujourd’hui?

Voir nos montres portées et le bonheur qu’elles procurent aux collectionneurs. Voir nos ateliers se développer grâce au recrutement et à la formation. Avoir l’opportunité de travailler avec certains des plus grands horlogers et esprits du monde de l’horlogerie pour développer les prochains produits que nous allons lancer. Nous passons beaucoup de temps à réfléchir à la manière de constituer une équipe dont les membres aiment travailler ensemble. Nous travaillons dur, mais nous travaillons avec joie.

Au fond, notre ambition est simple: créer des montres extraordinaires et rappeler que le temps – lorsqu’il est bien employé – reste la ressource la plus précieuse de la vie.

L'acteur Timothée Chalamet s'est récemment transformé en collectionneur avisé de marques horlogères indépendantes et pointues, à commencer par Urban Jürgensen: il a porté l'UJ-2 en couverture de Vogue (ci-dessus) et sur le tapis rouge de la 83ème cérémonie des Golden Globes.
L’acteur Timothée Chalamet s’est récemment transformé en collectionneur avisé de marques horlogères indépendantes et pointues, à commencer par Urban Jürgensen: il a porté l’UJ-2 en couverture de Vogue (ci-dessus) et sur le tapis rouge de la 83ème cérémonie des Golden Globes.

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