ormé en droit à l’Université de Fribourg et titulaire d’un brevet d’avocat à Zurich, docteur et auteur, Sébastien Chaulmontet ne s’est jamais assis sur les bancs d’une école horlogère. Cela ne l’a pas empêché de devenir un spécialiste de l’innovation mouvement. Car l’horlogerie, il l’a apprise autrement: en démontant, en collectionnant, en questionnant l’histoire et ses failles.
En janvier 2008, il franchit un cap en rejoignant La Joux-Perret, alors en pleine mutation. La société possédait aussi la marque Arnold & Son. Chaulmontet en devient co-actionnaire et surtout moteur créatif. Très tôt, il nourrit également une fascination pour Angelus, marque pionnière des chronographes et aujourd’hui culte chez les collectionneurs. Il multiplie les acquisitions de modèles vintage.
Un jour, lors d’un mariage au bord du lac de Thoune, il reçoit un appel. «Comme j’étais un peu pressé, j’ai demandé directement de quoi il s’agissait. Mon interlocuteur m’a répondu vouloir me parler d’Angelus. Je lui ai alors demandé quel modèle était concerné, et c’est à ce moment-là qu’il m’a expliqué que ce qu’il proposait n’était pas une montre, mais la marque elle-même. C’est ainsi que tout a commencé», nous raconte-t-il.
Il en parle à Frédéric Wenger, alors propriétaire de La Joux-Perret. Avec l’appui de Joël Pynson, il en reconstitue les archives et relance Angelus.
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- Sébastien Chaulmontet, fondateur d’Albishorn Watches (à gauche), avec Fabien Collioud, responsable du design de la marque qui a fait de l’imaginaire historique horloger son terrain de jeu.
Le haut de gamme chez La Joux-Perret
Les temps changent en ce nouveau millénaire et après que Citizen a racheté La Joux-Perret en 2012 (lire notre article d’époque ici), Chaulmontet restera encore cinq ans pour accompagner la transformation que connaît alors la manufacture, spécialisée dans le haut de gamme. Panerai, Hublot ou Franck Muller figurent parmi les plus importants clients.
Comme nous le rapportions alors, la transaction avoisinerait les 65 millions de CHF, pour un chiffre d’affaires total d’environ 40 millions de francs, réalisés avec 150 personnes fabriant quelque 50’000 mouvements et modules par an. C’est l’époque des grandes verticalisations: les grands groupes internalisent leurs mouvements, les indépendants cherchent des solutions industrielles alternatives.
Chez La Joux-Perret, Chaulmontet supervise la création de calibres rattrapantes, de tourbillons, d’innovations parfois très haut de gamme. Mais les logiques industrielles rattrapent vite les élans créatifs: «Souvent, une marque réussissait en montant en gamme avec nous mais partait ensuite développer son propre mouvement», résume-t-il. Depuis lors, la manufacture a tiré son épingle du jeu en revenant à de solides calibres de base et même au quartz solaire, suscitant tout récemment une prise de participation minoritaire de LVMH (lire notre article détaillé ici).
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- La Maxigraph, la pièce inaugurale d’Albishorn Watches, créée avec William Massena de Massena Lab: un chronographe monopoussoir de régate imaginaire conçu pour l’édition 1939 du Bol d’Or sur le lac Léman. Cadran sectoriel, compte à rebours rétrograde breveté de 10 minutes, indicateur de marche à 4 heures.
Arrivée chez Sellita: le passage à l’échelle
En 2017, Chaulmontet rejoint Sellita, et change encore de galaxie, au sein de cette alternative à ETA qui monte alors fortement en puissance et qui produit des millions de mouvements par an. Mais là aussi il y développe le haut de gamme avec la Manufacture AMT, la branche dédiée de Sellita. Ici, tout est question d’efficacité, de fiabilité industrielle, de robustesse. «Notre taux de retour est de 1,7 %. Comparez avec 10% sur certains mouvements internes. L’industrialisation, ça change tout», insiste-t-il.
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- Le modèle Type 10 imaginé par Albishorn Watches est un chronographe militaire monopoussoir, certifié officiellement par le COSC, doté d’un mouvement breveté. Il est l’ancêtre hypothétique du Type 20 de l’Armée française et aurait pu être commandé par celle-ci en 1948 comme son premier chronographe officiel...
Sellita travaille avec les plus grands noms mais toujours en coulisses. «Pour le client final, l’essentiel est que la montre ne revienne pas en SAV, et qu’elle ait une identité forte.» Une exigence qui pousse à dépasser le simple rôle de sous-traitant, en cherchant à donner aux marques des bases techniques solides mais distinctives.
Chaulmontet garde son regard critique caractéristique: «Le vrai succès reste dans le volume. Le drame, c’est qu’il n’y en a plus. Tout le monde veut des calibres manufacture, mais sans volume, ce n’est pas viable.» L’obsession du haut de gamme manufacture, selon lui, occulte l’essentiel: le design, «premier langage de l’horlogerie», trop souvent négligé.
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- Lui aussi un chronographe monopoussoir au mouvement particulièrement fin et à la réserve de marche de 64 heures, le modèle Marinagraph allie l’esthétique d’une plongeuse à la précision d’un véritable timer de régate.
Albishorn: l’uchronie comme langage
Collectionneur averti, l’homme ne pratique pas la langue de bois, fait rare dans une profession qui valorise la discrétion. Ce quinquagénaire à l’air (et l’esprit) éternellement juvénile se méfie de la vague actuelle des rééditions: «En tant que collectionneur, je n’ai jamais acheté une réédition. Si je veux un modèle des années 1950, je préfère l’original.» Pour lui, l’industrie se replie trop souvent sur son passé, au détriment de l’invention. Même constat pour le quartz, mal-aimé: «On l’a négligé méchamment, alors que technologiquement, il reste un cœur d’innovation.» Mais ce passé, on peut lui aussi l’inventer... ou plutôt le réinventer.
C’est de ce constat qu’est née Albishorn Watches, sur un segment entre 3’000 et 5’000 CHF. Son nom reprend celui d’un petit mont de 915 mètres situé dans le canton de Zurich, qui a la particularité d’offrir, depuis son sommet, une vue sur le lac de Zurich d’un côté et sur le lac de Zoug de l’autre. Un drôle de nom pour un drôle de concept: l’«Imaginary Vintage». Pas dans la copie, ni dans la réédition. Dans l’uchronie.
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- Le modèle chronographe Thundergraph Himalaya à lunette tournante, inspiré d’une expédition suisse vers l’Everest en 1952 dirigée par le Dr. Wyss-Dunant, avec une attention particulière portée à la lisibilité et à la fonctionnalité, même par grand froid et en faible luminosité.
Sa ligne directrice est claire: inventer des montres «qui auraient pu exister mais n’ont jamais existé». De véritables uchronies horlogères. Comme la Type 10, ancêtre imaginaire de la Type 20, ou des instruments de navigation qui n’ont jamais pris la forme d’une montre-bracelet. Déjà chez Angelus, il avait lancé l’U10, son premier projet uchronique. «Il s’agissait d’une montre mécanique inspirée des codes esthétiques de l’électronique des années 1970 (Braun par Dieter Rams, téléviseur Brionvega, etc.) jusqu’à l’intégration d’une seconde morte, en clin d’œil à la technologie du quartz.»
Les complications «impossibles» qui équipent aujourd’hui les modèles Albishorn sont naturellement animées par des calibres propriétaires, développées par ce juriste devenu par la force des choses un spécialiste de l’innovation mouvement. Sébastien Chaulmontet a ainsi obtenu l’autorisation de développer depuis 2021 sa marque en parallèle des ses fonctions chez Sellita. C’est finalement en 2024 qu’Albishorn voit officiellement le jour, avec un accent particulier mis sur le développement de mouvements chronographes fins.
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- Limitée à 99 pièces, la Type 10 Officer s’inspire des chronographes de pilote d’après-guerre.
Rendre à l’horlogerie sa capacité d’imaginer
«L’horlogerie regorge d’idées qui auraient pu voir le jour, explique-t-il Nous créons des montres originales et uniques qui incarnent pour ainsi dire des chaînons manquants.» Albishorn devient ce terrain d’expérimentation: non pas la nostalgie, mais l’uchronie. «Et si?»
Il y a chez Sébastien Chaulmontet un paradoxe fécond: celui d’un juriste devenu horloger, d’un industriel devenu conteur, d’un collectionneur devenu inventeur d’uchronies. De La Joux-Perret à Sellita, il a traversé les logiques du volume, du stress industriel et des batailles juridiques.
Avec Albishorn, il revendique une autre voie: rendre à l’horlogerie sa capacité d’imaginer, au-delà des rééditions, au-delà des copies, en inventant des montres qui prolongent l’histoire… par ses possibles manqués.


