Artisanat


PARVIS: quand les métiers d’art sortent de l’ombre

English
août 2026


PARVIS: quand les métiers d'art sortent de l'ombre

Les métiers d’art sont au cœur de l’identité de la haute horlogerie suisse, mais ceux qui les pratiquent demeurent souvent dans l’ombre. Né à l’initiative des Ateliers Blandenier, le projet PARVIS a choisi de renverser cette logique. En réunissant des artisans, un horloger indépendant, des étudiants, des acteurs de la gastronomie et de nombreux partenaires philanthropiques autour d’une pièce unique Ludovic Ballouard vendue au profit de la Fondation Paint a Smile, il a démontré comment les savoir-faire d’exception peuvent devenir le point de départ d’une aventure humaine, créative et collective.

L

es métiers d’art occupent une place singulière dans l’horlogerie suisse contemporaine. Ils sont omniprésents dans les pièces les plus admirées, les plus collectionnées et les plus valorisées de la haute horlogerie, mais demeurent souvent invisibles. Derrière un cadran émaillé, une gravure miniature, une peinture délicate ou un décor exécuté à la main se cachent des artisans dont le travail est généralement absorbé par le récit des marques. Leur contribution est essentielle, leur visibilité demeure limitée.

Cette situation est d’autant plus paradoxale que l’engouement pour les métiers d’art n’a jamais été aussi fort. Les collectionneurs recherchent aujourd’hui davantage que la seule performance mécanique. Ils s’intéressent aux savoir-faire, à la rareté des gestes, à la dimension humaine de la création. Pourtant, ceux qui réalisent ces œuvres demeurent souvent à l’arrière-plan. C’est précisément de ce constat qu’est né PARVIS.

Lancée par les Ateliers Blandenier à Genève, cette initiative a progressivement dépassé le cadre d’un simple projet horloger pour devenir une véritable plateforme de rencontres entre artisans, horlogers, étudiants, institutions de formation, acteurs de la gastronomie et partenaires philanthropiques. Au cours de près de deux ans, plus de 75 partenaires ont rejoint le projet PARVIS, apportant leur soutien à une démarche collective au profit de la Fondation Paint a Smile. La pièce unique Quel Homard Est-Il? en est devenue le symbole central, réalisée... réalisée à partir d’une Upside Down en platine offerte par l’horloger indépendant Ludovic Ballouard. Mise aux enchères chez Phillips en mai 2026, la montre a été adjugée CHF 152’400 au profit de la Fondation Paint a Smile.

Un support essentiel dans le cadre de PARVIS est le magazine dédié, qui met en valeur les nombreux partenaires dans cette aventure humaine, ainsi que les étapes du projet. Deux volumes sont déjà parus. blandenier.ch
Un support essentiel dans le cadre de PARVIS est le magazine dédié, qui met en valeur les nombreux partenaires dans cette aventure humaine, ainsi que les étapes du projet. Deux volumes sont déjà parus. blandenier.ch

Mais le véritable héritage de PARVIS ne se mesure pas seulement au résultat de cette vente. Il réside dans la manière dont ce projet a réussi à placer les métiers d’art au centre d’une aventure collective tout en démontrant leur capacité à fédérer bien au-delà de l’univers horloger.

Les savoir-faire au cœur du projet

Pour Christophe Blandenier, graveur de formation et fondateur des ateliers qui portent son nom, le constat était simple. Comme beaucoup d’entreprises de sous-traitance spécialisées, les Ateliers Blandenier participent à la réalisation de certaines des créations les plus sophistiquées de l’industrie tout en demeurant soumis à des règles strictes de confidentialité. Comment montrer ce que l’on sait faire lorsque l’on ne peut pas montrer ce que l’on produit? Comment susciter des vocations lorsque les métiers eux-mêmes restent largement méconnus du public?

Plutôt que de communiquer sur ses réalisations, Christophe Blandenier a choisi de communiquer sur les métiers eux-mêmes. L’idée n’était pas de mettre en avant une entreprise mais un écosystème. Non pas une marque, mais des savoir-faire. Non pas un produit, mais les femmes et les hommes qui rendent sa création possible.

Cette réflexion allait progressivement prendre la forme de PARVIS, acronyme de «Partenaires, Art, Rencontres, Vision, Innovation et Suisse». Le terme évoque également cet espace situé devant les grands édifices où les individus se rencontrent, échangent et construisent une communauté. Une image particulièrement appropriée pour un projet qui allait réunir des univers aussi différents que la haute horlogerie indépendante, les écoles de design, la gastronomie, l’audiovisuel, la philanthropie et les métiers d’art.

Derrière cette démarche se trouvait également une préoccupation très concrète: la transmission. Les métiers d’art exigent des années d’apprentissage et de pratique. Ils ne peuvent survivre que si de nouvelles générations choisissent de s’y consacrer. Encore faut-il qu’elles connaissent leur existence.

La philanthropie comme point d’ancrage

Dès l’origine, les initiateurs souhaitent inscrire la démarche dans une logique non commerciale. Le choix de soutenir la Fondation genevoise Paint a Smile apparaît rapidement comme une évidence. Depuis vingt-cinq ans, cette organisation transforme les espaces hospitaliers, principalement pédiatriques, grâce à des fresques colorées destinées à apporter un peu de réconfort, d’imagination et d’évasion aux enfants et à leurs familles.

L’histoire de la fondation est née d’une prise de conscience: la couleur peut contribuer à adoucir l’expérience de l’hospitalisation. Au fil des années, Paint a Smile a réalisé plus de 200 projets dans une vingtaine de pays, transformant des lieux de soins en espaces plus accueillants et plus humains.

Le parallèle avec les métiers d’art apparaît naturellement. Dans les deux cas, la création n’est pas une fin en soi. Elle sert un objectif plus large: améliorer le quotidien, susciter une émotion, apporter un peu de beauté là où elle est parfois absente. Cette dimension philanthropique permet également à PARVIS de dépasser les logiques promotionnelles traditionnelles. La montre devient un vecteur au service d’une cause plutôt qu’une finalité.

Ludovic Ballouard, figure respectée et bienveillante

Pour donner une forme concrète à cette ambition, il fallait une montre capable d’incarner l’esprit du projet. La rencontre avec Ludovic Ballouard allait s’avérer décisive.

Figure respectée de l’horlogerie indépendante, l’horloger breton installé à Genève s’est imposé au fil des années comme l’un des créateurs les plus singuliers de sa génération. Son modèle Upside Down, lancé après la crise financière de 2008, est devenu emblématique. Son principe est simple et profondément évocateur: les douze chiffres du cadran sont portés par des disques rotatifs, mais seule l’heure en cours apparaît à l’endroit. Tous les autres chiffres demeurent inversés.

Au-delà de la prouesse mécanique, cette complication porte un message d’optimisme. Même lorsque tout semble sens dessus dessous, un point de repère demeure.

Lorsque Christophe Blandenier lui présente le projet, Ludovic Ballouard accepte immédiatement de participer et va même plus loin en offrant une Upside Down en platine destinée à devenir la base du futur prototype. Ce geste donne au projet une dimension particulière. Il témoigne également d’une générosité qui deviendra l’une des caractéristiques récurrentes de l’aventure.

Transmettre avant de produire

La transmission constitue l’autre pilier majeur de PARVIS. Très tôt, les écoles sont associées à la démarche. Les étudiants de la Chaire en design horloger de la HEAD Genève sont invités à imaginer le futur cadran tandis que les élèves du CFP Arts Genève documentent le projet à travers des reportages, des interviews et des animations numériques.

Cette implication dépasse largement le simple exercice pédagogique. Dans une industrie confrontée à la question du renouvellement des compétences, il s’agit de créer des passerelles concrètes entre les générations.

Les étudiants découvrent la réalité des contraintes industrielles et artisanales. Les professionnels, quant à eux, bénéficient d’un regard neuf sur les codes traditionnels de l’horlogerie. Le dialogue devient aussi important que le résultat final.

PARVIS démontre ainsi que la transmission ne consiste pas uniquement à transmettre des gestes. Elle implique également le partage d’une culture, d’une curiosité et d’une manière de regarder le monde.

Quand la gastronomie rencontre l’horlogerie

Le design finalement retenu est proposé par deux étudiantes de la HEAD Genève, Iris Grondein et Léa Maniscalco. Suivant le brief donné – Art horloger x Art culinaire – elles choisissent de faire dialoguer horlogerie et gastronomie autour d’une figure inattendue, celle du homard.

Ce choix fait directement écho à l’implication de la Chaîne des Rôtisseurs, partenaire majeur du projet. Institution historique de la gastronomie internationale, elle partage avec l’horlogerie une même culture de l’excellence, de la transmission et du geste maîtrisé.

Comme le souligne Alain Brunier, président du Bailliage de Genève, les parallèles entre un artisan horloger et un grand chef sont nombreux. Tous deux consacrent leur vie à perfectionner des gestes qui paraissent simples mais exigent en réalité des années d’apprentissage.

Cette idée du «geste juste» constitue d’ailleurs un thème récurrent dans les réflexions de Christophe Blandenier. Elle renvoie autant au graveur qu’au calligraphe, au cuisinier qu’au musicien. Derrière chaque métier d’art se cache cette même recherche de précision, de fluidité et d’excellence obtenue par la répétition.

Un laboratoire de métiers d’art

À partir du moment où le concept du cadran est validé, commence alors le véritable défi: transformer une idée créative en objet tangible.

Le projet devient un formidable terrain d’expression pour les métiers d’art réunis au sein des Ateliers Blandenier. Gravure, émaillage, peinture miniature, usinage de précision, découpe laser et assemblage: pratiquement toutes les compétences de l’entreprise sont mobilisées.

Le fond du cadran est réalisé en émail Grand Feu, une technique exigeante nécessitant plusieurs cuissons à plus de 800 degrés. Les homards sont gravés dans l’or blanc puis enrichis d’émail translucide et de peinture miniature afin de restituer leur texture et leur relief. Les rondelles de citron sont peintes à la main avant d’être découpées au laser avec une précision extrême.

Cette coexistence entre techniques séculaires et outils contemporains illustre parfaitement la réalité des métiers d’art aujourd’hui. Contrairement à certaines idées reçues, ils ne relèvent pas uniquement de la conservation patrimoniale. Ils constituent aussi des espaces d’innovation.

Chaque nouvelle création implique des recherches, des essais, des corrections et parfois l’invention de solutions inédites. Le développement du cadran de Quel Homard Est-Il? en offre une illustration exemplaire.

De l’idée au prototype

Le développement du cadran donne lieu à de nombreux ajustements. Les artisans découvrent notamment que les homards possèdent deux pinces différentes: une pince broyeuse et une pince coupeuse. Le dessin initial est modifié afin de respecter cette réalité biologique. À un autre moment, le nombre de pattes doit être corrigé. Chaque détail compte.

Ces anecdotes peuvent sembler mineures. Elles révèlent pourtant la profondeur du travail nécessaire pour transformer un concept en objet crédible. Entre le dessin proposé par les étudiantes et la pièce finale, de nombreuses adaptations techniques sont nécessaires afin de respecter les contraintes du mécanisme Upside Down tout en préservant l’intention créative.

Cette phase met en lumière le rôle essentiel joué par les ateliers spécialisés dans l’horlogerie contemporaine. Ils ne sont pas de simples exécutants. Ils participent activement à la résolution des problèmes, à l’amélioration des concepts et à l’innovation technique.

Lorsque le prototype est finalement dévoilé, il cristallise deux années de rencontres, d’expérimentations et de transmission.

Une œuvre collective

Au fil des mois, PARVIS acquiert une dynamique propre. De nouveaux partenaires rejoignent l’aventure. Des collaborations inattendues se nouent. Des étudiants découvrent des perspectives professionnelles. Les différents participants commencent à s’approprier le projet et à contribuer bien au-delà de leur rôle initial.

Cette évolution constitue probablement l’une des plus belles réussites de l’initiative. La montre cesse progressivement d’être un simple objet pour devenir le point de convergence d’une communauté.

Parrainé par Carole Hübscher (Caran d’Ache) et par Jean-Claude Biver, le projet démontre qu’il est encore possible de réunir des acteurs très différents autour d’une vision commune. Dans un monde souvent marqué par la spécialisation et le cloisonnement, cette capacité à créer des ponts apparaît particulièrement précieuse.

L’épreuve du marché

La dernière étape se déroule chez Phillips. En accueillant la pièce dans ses ventes internationales, la maison d’enchères reconnaît la singularité du projet.

Pour les spécialistes de Phillips, la montre réunit plusieurs tendances fortes du marché contemporain: l’intérêt croissant pour les horlogers indépendants, l’attrait des prototypes, la valorisation des métiers d’art et la recherche d’objets porteurs d’une histoire authentique.

Au-delà du résultat financier, cette vente confirme l’intérêt des collectionneurs pour des créations capables d’associer excellence technique, dimension artistique et engagement humain.

Un message fort

À une époque où l’industrie horlogère s’interroge sur l’avenir de ses savoir-faire, PARVIS apporte une réponse particulièrement inspirante. Le projet rappelle que les métiers d’art ne sont ni des vestiges du passé ni des ornements destinés à quelques pièces d’exception. Ils constituent un patrimoine vivant, capable d’innover, de transmettre et de créer du lien entre des univers parfois très éloignés.

C’est sans doute là que réside l’originalité de cette première saison de PARVIS – avoir montré que les métiers d’art peuvent devenir un langage commun, capable de réunir artisans, créateurs, étudiants, collectionneurs et institutions autour d’une même conviction: celle que le geste humain, ce fameux «geste juste» demeure l’une des plus précieuses richesses de notre temps. En attendant la deuxième saison…