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«La précision, c’est un peu comme le temps: elle a plusieurs dimensions»

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avril 2026


«La précision, c'est un peu comme le temps: elle a plusieurs dimensions»

En 2026, Jaeger-LeCoultre met à l’honneur la Vallée de Joux requalifiée pour l’occasion «vallée des inventions». Dans ce territoire intimement lié à la haute horlogerie suisse, l’hommage sonne aussi comme un retour aux sources pour une marque à la recherche d’un nouveau souffle. Jérôme Lambert, qui dirigeait déjà la Manufacture durant les années 2000, préside à nouveau aux destinées de «l’horloger des horlogers», Maison qui a longtemps fourni des mouvements à de nombreuses marques horlogères. Il esquisse ici les prémisses d’un recentrage de la marque sur ses valeurs intrinsèques, entre innovations technologiques, métiers rares et recherche de la précision.

J

érôme Lambert est un homme heureux, semble-t-il. En revenant aux commandes de la vénérable Manufacture Jaeger-LeCoultre le 1er janvier 2025, après avoir assumé différentes responsabilités au sein du groupe Richemont, il retrouve, selon ses propres mots, son «emploi de rêve».

C’est en 2002 qu’il devient, à 32 ans, le plus jeune dirigeant de l’histoire de la Maison. Une victoire personnelle et un défi qu’il relève avec une énergie et une ténacité sans doute inspirées de sa pratique régulière du marathon.

D’un côté, il poursuit la politique produit de son prédécesseur Henry-John Belmont: les collections Reverso et Master Control, équipées de calibres conçus et produits rue de la Golisse, au Sentier, présentent une relation qualité-prix difficile à égaler. La Reverso conquiert un public fidèle et s’impose aux poignets d’entrepreneurs comme d’artistes à succès.

De l’autre, il encourage les équipes de R&D à oser davantage. Au sein de l’écosystème horloger, Jaeger-LeCoultre change peu à peu de statut. Ancien fournisseur de calibres, la Maison développe désormais ses propres complications mécaniques, témoignant d’une volonté de rivaliser avec les plus grandes manufactures.

Master Hybris Inventiva Gyrotourbillon à Stratosphère. Le calibre 178 exhibe un tourbillon à trois axes, comptant 189 composants pour un poids total de 0,78 gramme. La cage intérieure du tourbillon effectue une révolution sur elle-même en 20 secondes, la cage centrale (ou de référence) en 60 secondes et, enfin, la cage extérieure en 90 secondes. Toutes les trois sont en titane. Le boîtier en platine 950 de cette édition limitée à 20 montres mesure 42 millimètres de diamètre pour 16,15 millimètres d'épaisseur. Reference: Q5306480.
Master Hybris Inventiva Gyrotourbillon à Stratosphère. Le calibre 178 exhibe un tourbillon à trois axes, comptant 189 composants pour un poids total de 0,78 gramme. La cage intérieure du tourbillon effectue une révolution sur elle-même en 20 secondes, la cage centrale (ou de référence) en 60 secondes et, enfin, la cage extérieure en 90 secondes. Toutes les trois sont en titane. Le boîtier en platine 950 de cette édition limitée à 20 montres mesure 42 millimètres de diamètre pour 16,15 millimètres d’épaisseur. Reference: Q5306480.

«La précision, c'est un peu comme le temps: elle a plusieurs dimensions»

La collection Hybris Mechanica, développée sur près d’une décennie, illustre cette montée en puissance: tourbillons multi-axes, répétitions minutes brevetées, quantièmes perpétuels, le tout porté par un niveau de finition exemplaire. Les métiers rares accompagnent le mouvement, à travers plusieurs séries limitées célébrant les artisanats d’art, du guillochage à l’émail, en passant par la gravure et le sertissage.

Les nouveautés de 2026 semblent confirmer l’ambition de la marque d’innover dans le très haut de gamme, sur les plans technique et esthétique. Jérôme Lambert a bel et bien retenu la leçon de ces dernières années: l’industrie horlogère suisse vend aujourd’hui moins, mais plus cher. Une équation qui bénéficie avant tout à la haute horlogerie. Nous l’avons rencontré à Lisbonne, à l’occasion de la rénovation de la boutique Jaeger-LeCoultre, opérée avec son partenaire historique, le groupe Torres.

Jérôme Lambert
Jérôme Lambert
©Johann Sauty

Europa Star: Vous gérez à nouveau la destinée de la manufacture Jaeger-LeCoultre, suite à une décennie à la tête du groupe Richemont. Avez-vous retrouvé la Manufacture changée?

Jérôme Lambert: Avec un taux de rotation du personnel historiquement bas, j’ai retrouvé de nombreux visages familiers. C’est bon signe et cela explique en partie comment Jaeger-LeCoultre a façonné l’horlogerie moderne. Dès 1833, Antoine LeCoultre invente l’idée de Manufacture en regroupant plusieurs métiers sous un même toit. Aujourd’hui, nos ateliers dénombrent plus 70 expertises distinctes. Cette singularité s’exprime dès la production de rouages et de pignons que nous assumons encore en interne. De là découle une variété unique de plus de cent calibres en production aujourd’hui.

Aujourd’hui comme hier, l’écosystème horloger est constitué d’un dense tissu d’artisans indépendants, apportant créativité et savoir-faire à des projets spécifiques. La Manufacture Jaeger-LeCoultre fait-elle appel ponctuellement à des talents externes?

La collaboration externe ne fait partie ni de ma vision ni de ma culture. Pour moi, l’horlogerie suisse a résisté aux crises parce que ses grandes Maisons sont fidèles à une organisation verticale.

Lorsque les talents collaborent sous un même toit, les nouveaux savoir-faire renforcent l’ADN de la marque. De génération en génération, le développement interne de nouveaux calibres consolide et enrichit un patrimoine. Regardez le Gyrotourbillon, le calibre 101, l’Atmos ou plus récemment notre tourbillon à masse oscillante périphérique, le plus fin du monde. Cette continuité signe notre singularité.

Master Hybris Mechanica Ultra Thin Minute Repeater Tourbillon. Série limitée à 10 pièces, le calibre 362 de ce nouveau tourbillon à répétitions minutes compte 537 composants, pour une épaisseur totale de 4,7 millimètres. Le boîtier en or rose mesure 41,4 millimètres de diamètre pour 8,25 millimètres d'épaisseur. Référence: Q13125S2.
Master Hybris Mechanica Ultra Thin Minute Repeater Tourbillon. Série limitée à 10 pièces, le calibre 362 de ce nouveau tourbillon à répétitions minutes compte 537 composants, pour une épaisseur totale de 4,7 millimètres. Le boîtier en or rose mesure 41,4 millimètres de diamètre pour 8,25 millimètres d’épaisseur. Référence: Q13125S2.

«La précision, c'est un peu comme le temps: elle a plusieurs dimensions»

Sur le salon Watches and Wonders 2026, le stand de la marque met à l’honneur la Vallée de Joux, célébrée comme le berceau de la précision. Pouvez-vous développer?

Le thème de l’année est effectivement celui de la vallée des inventions, avec un «s». C’est pour nous l’opportunité de parler d’Antoine LeCoultre et de ses inventions multiples, et de faire un lien direct avec les conditions dans lesquelles les premiers Huguenots ont établi leurs activités au milieu du 16ème siècle.

Ce sens de l’invention est visible dans les produits, mais aussi dans les processus et dans les outils - comme le millionomètre.

La géographie joue un rôle très particulier. Il y a des hivers longs et froids, mais aussi une lumière extraordinaire pendant les mois d’hiver. À plus de 1’000 mètres d’altitude, il y a peu de minerais de fer et peu de sources d’énergie, mais en revanche une main-d’œuvre disponible pendant de longs mois.

C’est cette combinaison - l’isolement de la vallée, le peu de matières premières et la disponibilité de la main-d’œuvre - qui a favorisé le développement de l’horlogerie, et en particulier de l’horlogerie de complications dans la Vallée de Joux.

Ce contexte historique est-il encore d’actualité?

Il l’est partiellement. Aujourd’hui on rejoint la vallée beaucoup plus facilement qu’autrefois, même si les cols peuvent encore fermer en hiver.

Mais ce contexte a profondément marqué l’ADN des Maisons. Il a marqué les équipes, les écoles techniques, les infrastructures et les savoir-faire qui se sont développés dans la région.

Les conditions ont changé, mais l’approche et la spécialisation de la vallée restent très liées à cet héritage.

«Nous avons décidé d’introduire un nouveau poinçon, le HPG pour «High Precision Guarantee», qui remplacera progressivement le contrôle 1000 heures dans les dix années à venir.»

Comment définiriez-vous aujourd’hui la précision horlogère?

La précision, c’est un peu comme le temps: elle a plusieurs dimensions. La première est la mesure du temps et la stabilité de cette mesure dans différentes conditions. Un garde-temps doit conserver ses caractéristiques dans des environnements très variés - aujourd’hui avec les champs magnétiques, les téléphones portables ou d’autres éléments du quotidien.

Mais la précision est aussi liée aux contraintes esthétiques. On veut des montres fines, élégantes, avec des mouvements plus petits, ce qui impose des contraintes techniques toujours plus exigeantes. Maintenir une qualité constante dans ces conditions est une quête.

La précision concerne aussi tout autant le design - la capacité à reconnaître les codes d’une Maison - que les gestes des artisans spécialisés dans les métiers rares.

Reverso Tribute Enamel Hokusai Waterfalls Series. Quatre séries limitées à dix montres chacune rendent hommage au maître de l'estampe japonaise, Katsushika Hokusai (1760-1849), en donnant vie à quatre célèbres cascades: celle de Rōben à Ōyama (province de Sagami), celle de Kiyotaki Kannon à Sakanoshita sur la route du Tōkaidō, celle de Yōrō (province de Mino, aujourd'hui préfecture de Gifu) et enfin de la seule cascade en milieu urbain, Aoigaoka, dans la capitale de l'est, Edo, actuelle Tokyo. La technique traditionnelle d'estampe ukiyo-e est interprétée méticuleusement par les peintres en miniature de la Manufacture, à travers un émail grand feu saisissant.
Reverso Tribute Enamel Hokusai Waterfalls Series. Quatre séries limitées à dix montres chacune rendent hommage au maître de l’estampe japonaise, Katsushika Hokusai (1760-1849), en donnant vie à quatre célèbres cascades: celle de Rōben à Ōyama (province de Sagami), celle de Kiyotaki Kannon à Sakanoshita sur la route du Tōkaidō, celle de Yōrō (province de Mino, aujourd’hui préfecture de Gifu) et enfin de la seule cascade en milieu urbain, Aoigaoka, dans la capitale de l’est, Edo, actuelle Tokyo. La technique traditionnelle d’estampe ukiyo-e est interprétée méticuleusement par les peintres en miniature de la Manufacture, à travers un émail grand feu saisissant.

«La précision, c'est un peu comme le temps: elle a plusieurs dimensions»

En 2009, deux tourbillons Jaeger-LeCoultre sont récompensés lors du concours international de chronométrie organisé par le Musée du Locle. Aujourd’hui et tenant compte des nouvelles normes du certificat de chronométrie COSC, quelle est la position de la Manufacture?

Pour nous, la précision reste avant tout la mesure de qualité d’un garde-temps dans un contexte donné. On peut le voir comme un cahier des charges, avec des normes auxquelles les montres doivent répondre, même lorsqu’il s’agit d’affronter les grands défis de l’horlogerie: la diffusion du son, la conservation de l’énergie, la représentation des astres ou la précision. Ces défis constituent des points de repère pour la recherche et développement. Mais il n’y a pas une valeur unique qui servirait de balise pour toutes les montres. Chaque pièce exprime un équilibre différent entre performance technique, élégance et sophistication.

En 1992, Jaeger-LeCoultre présente le contrôle 1000 heures. Quelle est votre approche actuelle de la qualité?

Le contrôle 1000 heures est un protocole qui vérifie la stabilité des caractéristiques d’un mouvement dans une montre donnée. Au départ, il concernait la collection Master Control, puis, nous l’avons étendu à d’autres modèles. Avec le temps, les montres ont évolué: nouveaux matériaux, meilleure résistance au magnétisme, progrès dans la lubrification ou le montage. Tout cela nous a amené à franchir de nouvelles étapes.

Nous avons donc décidé d’introduire un nouveau poinçon, le HPG pour «High Precision Guarantee» («garantie de haute précision», ndlr), qui remplacera progressivement le contrôle 1000 heures dans les dix années à venir. Ce protocole couvrira différents tests fonctionnels et intégrera aussi certains critères qualitatifs afin de refléter l’équilibre que nous recherchons entre performance technique et expression esthétique.

«La précision, c'est un peu comme le temps: elle a plusieurs dimensions»

«La précision, c'est un peu comme le temps: elle a plusieurs dimensions»

Le Gyrotourbillon à Stratosphère est l’une des grandes nouveautés du salon Watches & Wonders 2026. Pouvez-vous nous expliquer son développement?

Les équipes travaillent sur cette montre depuis près de sept ans, en particulier sur le troisième axe du gyrotourbillon. L’objectif était de compléter les positions prises par le balancier et l’échappement dans un temps donné. Il a fallu définir les angles entre les axes, la fréquence - ici 4Hz - et concevoir une spirale cylindrique. Pour assurer une réserve de marche supérieure à 70 heures, nous avons utilisé deux barillets. Les matériaux ont également été repensés: l’ensemble compte 189 composants pour seulement 0,8 gramme.

Nous avons supprimé la cage extérieure afin de mieux percevoir les trois cinématiques, qui tournent à des vitesses différentes - 90 secondes, 60 secondes et 20 secondes. Cette montre s’inscrit dans un nouveau concept que nous appelons «Hybris Inventiva». L’idée est de se concentrer sur une seule complication et de la mettre en majesté, avec une architecture entièrement dédiée à son fonctionnement.

«La précision, c'est un peu comme le temps: elle a plusieurs dimensions»

Ces pièces servent-elles aussi de laboratoire pour les collections futures?

Oui. Comme tout projet de recherche et développement, elles permettent de matérialiser des solutions techniques. Quand on regarde l’histoire de la manufacture, certains composants développés pour des projets expérimentaux ont ensuite été intégrés dans des montres de collection. Le Gyrotourbillon à trois axes, par exemple, a vocation à exister dans d’autres montres de la Maison.

«Cette montre s’inscrit dans un nouveau concept que nous appelons «Hybris Inventiva». L’idée est de se concentrer sur une seule complication et de la mettre en majesté, avec une architecture entièrement dédiée à son fonctionnement.»

«La précision, c'est un peu comme le temps: elle a plusieurs dimensions»

On observe également un fort développement des montres Jaeger-leCoultre dédiées aux métiers d’art. La demande évolue-t-elle?

Oui, on ressent partout dans le monde un intérêt croissant pour ces métiers extraordinaires. Ils créent un lien très naturel entre l’histoire de la haute horlogerie et son expression contemporaine. L’émail et le sertissage par exemple ont plusieurs siècles d’histoire.

Mais ces métiers continuent aussi d’évoluer. Certaines pièces exigent de maîtriser des techniques très particulières ou de combiner plusieurs savoir-faire. Dans l’atelier des métiers rares, une pièce passe souvent de main en main entre différents artisans. Cette collaboration est extrêmement stimulante.

Enfin, quel regard portez-vous sur l’essor du marché secondaire?

Pour une Maison qui existe depuis 193 ans et qui restaure les montres sans limite de temps, la transmission entre générations fait naturellement partie de notre culture. Nous conservons des pièces détachées pendant des décennies et, lorsque certaines n’existent plus, nous les reproduisons avec des machines d’époque. Le marché secondaire est donc une réalité naturelle pour nous. Mais pour une Maison avec près de deux siècles d’histoire et plus de 1’400 mouvements différents, un programme complet de montres certifiées d’occasion demanderait des ressources considérables.

«La collaboration externe ne fait partie ni de ma vision ni de ma culture. Pour moi, l’horlogerie suisse a résisté aux crises parce que ses grandes Maisons sont fidèles à une organisation verticale.»

UNE NOUVELLE BOUTIQUE À LISBONNE

Europa Star: Qu’attendez-vous de cette nouvelle boutique Jaeger-LeCoultre?

Jérôme Lambert: Nous sommes présents au Portugal depuis des décennies et les collectionneurs et amoureux de la marque sont nombreux. Ce nouvel espace a été pensé pour eux, afin qu’ils se sentent un peu à la Maison. Les matériaux, les meubles ou le style Art Déco, en écho à la collection Reverso, tout a été imaginé afin de reproduire les codes de la Manufacture. Seul le tapis, une expertise justement locale, provient du Portugal, comme c’est le cas pour toutes nos boutiques.

«La précision, c'est un peu comme le temps: elle a plusieurs dimensions»

Le cœur de la capitale – l’avenue de «la liberdade» où se trouve la boutique JLC - bat aussi au rythme de très nombreuses boutiques monomarques horlogères ou joaillières. S’agit-il d’une opportunité?

Je parlerais d’un écosystème positif. Sur cette avenue, un client à la recherche d’une montre spécifique sera en contact avec de nombreuses autres propositions très qualitatives. Cela permet aux locaux, aux touristes ainsi qu’aux résidents étrangers de trouver sur place sans se déplacer à l’étranger. Je suis heureux d’assister à une forme de renaissance économique du Portugal que je constate au travers de la croissance de la communauté résidente étrangère. Traditionnellement installés à Londres ou à Paris ou plus récemment en Australie, nous assistons ces dernières années à une affirmation très forte de villes comme Milan, Madrid et Lisbonne grâce justement à la présence de ces communautés étrangères aux origines multiples.

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Vous êtes un fin connaisseur du marché portugais. Comment décrire le client Jaeger-LeCoultre?

La clientèle locale Jaeger-LeCoultre se démarque par une grande sophistication et une connaissance très développée des objets décoratifs. Le luxe est ici intimement lié à l’histoire et à la production d’arts décoratifs d’une grande richesse. C’est un cas rare dans les grandes capitales mondiales.

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